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Une fabrique de récits incarnés 

 

 

Un apéritif et des fascias

C'est le mois de juin. Il est presque 21h00. La lumière du jour est encore là, et il fait bon. Je rejoins Luna sur une terrasse. Des frites belges, deux panachées. Luna parle du MUNZ FLOOR®. Elle est titulaire du niveau 1 de certification. Elle envisage de passer le niveau 2, un investissement pour elle. Elle explique qu'elle paie déjà une cotisation annuelle de 250 euros pour figurer dans la liste officielle, sans quoi ses cours ne seraient pas "reconnus". De plus, la méthode bénéficiant d'un marketing solide, Luna n'a pas besoin de faire de communication : le nom attire les élèves, mais elle avoue trouver leur rapport à la méthode "un peu étrange".

 

Je lui demande si le MUNZ FLOOR® ne viendrait pas du Feldenkrais. Luna me répond qu'Alexandre Munz a créé lui-même sa méthode, à la suite de blessures de danse. Elle y croit. Moi, pas vraiment.

 

Après cette soirée, au lieu de m'endormir, je tente de cartographier le MUNZ FLOOR® parmi les méthodes corporelles que je connais. J'essaie de dresser une sorte de parallèle entre l'évolution de ces pratiques corporelles et celle du néo-yoga. Je tente d'y ajouter l'évolution de la danse — le néo-classique, les danses contemporaines, leurs pédagogues, ceux qui ont créé des méthodes de préparation à la danse. Toutes ces pratiques font partie du même écosystème, qui interagit depuis plus d'un siècle avec l'holistique et la spiritualité contemporaine.

 

Finalement, la question se retourne. Comment les professionnels du mouvement fabriquent-ils des trames à partir des systèmes symboliques de leur époque ?

 

Le corps comme croyance

 

Les méthodes corporelles ne sont ni des sciences — même si elles les sollicitent pour construire leurs récits —, ni des spiritualités — pour la même raison, elles s'en servent pour raconter le mouvement —, et pourtant elles ne sont pas non plus de simples techniques. Elles occupent un espace intermédiaire, mal cartographié : une fabrique de récits incarnés.

 

Elles organisent une expérience corporelle — donnent une forme, précisent des seuils, inventent un vocabulaire que le corps traverse. Elles prennent soin d'une douleur — des épaules tendues, une anxiété de performance, un manque de souffle — offrent une lecture différente de la médecine, intègrent les maux dans un récit qui ouvre les portes du mieux-être, de l'auto-régulation, de la transformation personnelle.

 

Elles produisent des identités, avec des logos, des formations certifiantes, des courts-métrages disponibles sur YouTube. J'aime les regarder, analyser les cadrages, le choix des musiques. Cette fois-ci, je tombe sur un instructeur expérimenté, qui explique le GYROTONIC®, avec un vocabulaire choisi, assez cryptique, quasi médical. L'espace baigne dans une lumière tamisée, occupé par des corps ni forts, ni abîmés, effectuant des mouvements à l'aide de machines. 

 

Cheveux poivre et sel, Alexandre Munz apparaît régénéré, guéri. Il raconte qu'il a failli perdre sa mobilité de danseur. Condamné à être opéré, il a élaboré une série de mouvements en spirale. C'est presque religieux.

 

Se greffe à son histoire un autre mythe, celui des fascias — qui ne relève pas d'une découverte récente (les fascias figurent dans des publications médicales depuis le XVIIIe siècle) — mais d'un système de croyance holistique élaboré tout au long du XXe siècle. La pionnière est Ida Rolf, la grande maîtresse du Rolfing®. À partir des années quarante, elle élabore une succession de manipulations impactant l'enveloppe, la teneur en eau et la souplesse des tissus conjonctifs qui tissent les fascias.

 

Sur YouTube, je trouve une vidéo d'une instructrice certifiée. Elle raconte sa prise de conscience du pouvoir de transformation du corps grâce au Rolfing®. Puis on voit l'instructrice qui presse ses doigts sur les épaules d'une patiente, la connectant aux fascias — peaux profondes, entre la peau visible et les muscles invisibles.

 

Le berceau d'un mythe

 

Il y a bien une origine à tout ça. On remonte au XIXe siècle, la percée de Napoléon en Europe, la montée des nationalismes. Et pour former des hommes forts, résistants, capables de se battre, on élabore des méthodes de gymnastique. Celles-ci se répandent en Europe, dont la Swedish Movement Cure, élaborée par Pehr Henrik Ling, un pasteur suédois (tiens, tiens, un pasteur…), qui se base sur les avancées en anatomie de l'époque, mais aussi sur Naturphilosophie de Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling, sorte de traité holistique avant l'heure, qui érige la nature comme une entité rééquilibrante, réparatrice.

 

Le culturisme moderne apparaît : l'éducation physique, les salles de sport, les bodybuilders. Vers la fin du XIXe siècle, des pratiques (para)médicales s'affranchissent de la performance et du militarisme de l'époque. De nouvelles gymnastiques se pratiquent plus doucement. Bess Mensendieck, femme médecin, développe un système spécifiquement pour les femmes, basé sur le mouvement quotidien — se lever, marcher, soulever un poids léger — pour prendre conscience de sa posture — c'était il y a plus d'un siècle déjà. François Delsarte, ténor, invente un système de correspondance entre posture, mouvement et émotion. Il fait des ponts entre l'intériorité et l'extériorité.

 

Des récits émergent, façonnent ces pratiques corporelles. Plus tard, les danseurs s'en serviront pour libérer leur art.

 

Prototype du mythe — la méthode Alexander

 

Le mythe de Frederick Matthias Alexander me semble être le tout premier dans son genre. Enfant fragile, malade, il réussit à devenir acteur et récitant. Mais il perd souvent sa voix. Il s'observe dans le miroir et découvre que son cou se raidit. Il tire sa tête en arrière, puis vers le bas, comprime son larynx, et happe l'air bruyamment avant d'émettre des sons. Sa voix revient.

 

Aujourd'hui, la méthode Alexander n'a plus besoin d'être prouvée. Tant des professionnels que des amateurs la pratiquent dans le monde entier. Des associations se sont créées, proposant des formations certifiantes. Le mythe Alexander, lui, fonctionne toujours.  

 

Le mythe du yoga traditionnel

 

Début du XXe siècle, une forme de gymnastique suédoise — la Primary Gymnastics — est introduite en Inde par la YMCA. Les jeunes garçons s'y renforcent ; parmi eux, Tirumalai Krishnamacharya, « guru des gurus », engagé par le Maharaja de Mysore pour enseigner le yoga dans les années 1930. Krishnamacharya élabore son mythe : un périple dans l'Himalaya, un texte perdu : le Yoga Korunta. Au Palais de Mysore, Krishnamacharya combine des enchaînements de la Primary Gymnastics avec des āsanas. Il en invente d'autres, leur donne des noms sanskrits.

 

Ses élèves les plus connus — Sri K. Pattabhi Jois, B.K.S. Iyengar, T.K.V. Desikachar — élaborent chacun leur propre méthode : l'ashtanga, le yoga Iyengar, le viniyoga. Leurs élèves occidentaux les exportent, puis façonnent à leur tour d'autres yogas, déposent des marques : Bikram, Jivamukti Yoga®, ou Anusara™. Ces yogas garnissent les mêmes rayons que les méthodes corporelles que nous évoquons. D'autres récits. La même fabrique.  

 

Une lignée parallèle fabrique un autre mythe : celui du hatha yoga, authentique, car antérieur à toute "gymnastique". Et pourtant, l'historien Mark Singleton avance une thèse troublante : ce sont précisément ces gurus — Swami Kuvalayananda en tête, qui fait mesurer en laboratoire, avec des instruments occidentaux, les effets physiologiques des āsanas — qui opèrent la "scientification" du hatha yoga. Cette scientification participe au mythe du yoga moderne, selon lequel le yoga aurait été une "science" avant la science.

 

Élaboration du mythe — Pilates / Feldenkrais

 

Le Pilates reste la méthode la plus répandue, même si elle souffre, selon certains, d'une déformation. Le Pilates au sol ne serait pas du Pilates. Seul le travail en machine le serait. On peut débattre longtemps. La méthode n'a jamais été brevetée. Pourtant, un détenteur de marques déposées "Pilates" tente de poursuivre des studios et fabricants qui utilisaient ce nom sans licence. Un tribunal de Manhattan tranche en octobre 2000 : "Pilates" est un terme générique, au même titre que "yoga" ou "aérobic". N'importe qui, depuis, peut ouvrir un studio "Pilates" sans demander la permission de personne.

 

Pourtant le mythe de Joseph Pilates se perpétue — ses premiers appareils, des cadres de lit d'hôpital équipés de ressorts, pour que les alités puissent travailler leurs muscles, son studio dans l'immeuble du New York City Ballet, les danseurs qui y affluent.

 

Le mythe de Moshe Feldenkrais s'en apparente. Première ceinture noire de judo en France, ingénieur, docteur en physique, c'est sur le pont instable d'un sous-marin qu'une ancienne blessure à son genou s'aggrave. Refusant l'opération qu'on lui propose, Feldenkrais observe, expérimente sur lui-même, et en tire les principes de sa méthode.

 

Sur le site d'un praticien "agréé", je lis sur la biographie de Feldenkrais qu'il "intègre entre autres la biomécanique, la neurologie, la psychologie et la pédagogie". Les frontières entre ces sciences deviennent floues. Les contours de Feldenkrais aussi. On le confond avec un médecin. Sur une photo en noir et blanc, il esquisse un sourire espiègle.

 

Les mythes de Pilates et Feldenkrais en font des créateurs sans précédent, effaçant l'influence de leurs prédécesseurs — Alexander, Mensendieck, Delsarte. 

 

Fascia ou physiologie ésotérique ?

 

Alexandre Munz, que nous évoquions au début, élabore lui aussi son récit, déployant la même trame : talent inné, blessure, auto-guérison, création de sa méthode — qu'il complète par une autre greffe : le mythe des fascias. Comme je le soulignais, l'existence des fascias, ce n'est pas un "scoop". Et le mythe de l'autorégulation par les fascias non plus. Munz l'emprunte à Ida Rolf, brillante chercheuse en biochimie. Elle greffe l'anatomie des fascias sur sa méthode — une série de manipulations effectuées par un praticien suivant un protocole.

 

C'est auprès de son ami Moshe Feldenkrais qu'elle puise le principal de sa vision du corps, qu'on retrouve dans le livre Body and Mature Behavior (1949) de Feldenkrais, plus précisément dans l'objectif de réaligner le corps selon l'axe vertical de la gravité.

 

Ce qui se joue ici est un glissement remarquable. Feldenkrais reste sur le terrain de la mécanique : la gravité, le système nerveux, l'apprentissage — un vocabulaire de physicien appliqué au corps. Rolf, elle, déplace ce vocabulaire vers une matière qu'on ne peut ni voir ni sentir directement : le fascia, qui entoure muscles et organes. Précisément parce qu'on ne peut ni le voir ni le sentir comme on sent un muscle qui travaille, le fascia devient un support narratif idéal : on peut y projeter ce qu'on veut — mémoire, émotion, "tenségrité", "champ énergétique" — sans que l'expérience ordinaire ne puisse jamais vraiment venir contredire l'affirmation.

 

D'ailleurs, Rolf suit les cours d'hatha yoga avec Pierre Bernard, "l'Omnipotent Oom", fondateur d'un institut tantrique. Dans les années 70, elle enseigne à l'institut d'Esalen, premier centre holistico-spirituel dans son genre, proposant un mélange de psychologie, de développement personnel et de méditation. L'institut s'entoure de praticiens alternatifs de renom, parmi lesquels Fritz Perls, inventeur de la Gestalt-thérapie. 

 

C'est ainsi que la mécanique de Feldenkrais, en passant par les mains de Rolf, commence doucement à "s'ésotériser" — sans abandonner la science, mais en la faisant glisser vers une matière que la science, par nature, ne peut ni confirmer, ni infirmer dans l'expérience immédiate. Rolf croise aussi l'enseignement d'Alfred Korzybski et sa "sémantique générale", qui étudie l'impact des mots dans la perception de la réalité. Le fascia, fine pelure dans notre chair, un mot qui nous donne la sensation de toucher à une réalité tangible.

 

Son nom, Rolf, a fini lui aussi par devenir une marque. En 1979 — l'année même de sa mort — le Rolf Institute of Structural Integration obtient le dépôt du terme "Rolfing®" auprès de l'office américain des brevets. Aujourd'hui, seuls les diplômés de cet institut et de ses antennes agréées peuvent légalement se présenter comme "Rolfers" — un peu moins de 4 000 dans le monde.

 

Sous licence brevetée — GYROTONIC®

 

Breveter sa méthode, c'est éviter le même destin que la méthode Alexander et le Pilates — devenus des lieux communs. Juliu Horvath, créateur du GYROTONIC®, l'a bien intégré. Il garde la main sur le nom, sur l'appareillage — fabriqué sous licence —, et sur les certifications, à l'échelle mondiale. La Gyrotonic Sales Corp est une société possédant plusieurs marques : GYROTONIC®, GYROKINESIS®, GYROTONER®. Elle revendique 13 000 formateurs certifiés dans 84 pays. Horvath, toujours vivant, peut jouir des fruits de son labeur, continuer d'enseigner selon ses conditions.

 

Quant à son mythe, Juliu Horvath se calque sur la même trame que ses prédécesseurs — prodigieux danseur, migration, carrière au New York City Opera, Houston Ballet — l'ordre exact varie selon les sources — puis une rupture du tendon d'Achille et une hernie discale. Suit alors l'épisode le plus romanesque : Horvath se met au yoga ! Il s'installe sur une île dans les Antilles, construit de ses mains une cabane d'une pièce. C'est là, dit-il, qu'il découvre le fonctionnement intérieur du corps, et conçoit sa méthode. De retour à New York, il ouvre son propre studio. Il imagine alors une machine : un système de poulies et de câbles, capable d'aider à mieux tourner sur soi-même. (Mais où est donc passé Pilates ?) Le nom qu'il choisit pour l'appareillage combine deux racines grecques (ça fait plus médical que le sanskrit...) : "gyro", le cercle, la rotation ; et "tonic", l'étirement. Le geste de base, sans surprise, est la spirale — mouvement qui fait étonnamment penser au Rolfing®, et que l'on retrouve dans le... MUNZ FLOOR® !

 

L'hybridation signature

 

Revenons au fil de la terrasse. Ce que Luna paie, au fond — 250 euros par année pour que son nom figure dans un annuaire — c'est moins pour une technique que pour une signature. Et surtout la possibilité de dire "j'enseigne MUNZ FLOOR®" plutôt que "je fais de la relaxation au sol avec des mouvements en spirale". La marque est devenue, dans ce monde, une plus-value. Et c'est peut-être là, plus que dans les fascias ou la pseudo-science, que se loge la vraie nouveauté : tout le monde, désormais, veut sa propre méthode, sa propre hybridation, son propre mythe.

 

Or c'est précisément ce que l'intelligence artificielle sait faire, et vite. Un logo, un nom à deux syllabes qui sonne bien, un site efficace, une biographie qui raconte la blessure, la quête, la révélation — tout cela peut être généré en moins d'une heure. L'IA n'est pas en train de produire la prochaine méthode ; elle est en train de produire des milliers de signatures, chacune avec son créateur, son vocabulaire ciblé, son mythe — l'illusion, pour chacun, d'avoir inventé une nouvelle méthode. Krishnamacharya avait besoin d'un palais, d'un Maharaja, d'un texte perdu. Aujourd'hui, n'importe quel professeur de yoga génère, en un après-midi, son Himalaya personnel. 

 

Ce qui n'est pas une croyance

 

Et pourtant, chaque semaine à la danse, Juan ne s'embarrasse d'aucun de ces subterfuges. "Étirez-vous comme vous voulez", dit-il, en mimant deux étirements, avant de poursuivre son cours. "Le pilates, le yoga, tous ces trucs — ça ne m'intéresse pas." Il suit bien entendu une méthode, qu'il nomme parfois "l'école cubaine" ; le plus souvent, il ne la nomme pas du tout. Il l'a adaptée, même simplifiée, pour des élèves non professionnels. Et sa franchise parfois un peu brutale est peut-être la raison pour laquelle je reviens chaque semaine. Juan dit qu'il est "entier". Je dirais trop honnête — car il aurait pu, lui aussi, produire son propre mythe. Avec lui, pas de jargon anatomico-holistique. Il corrige attentivement une élève sur pointes, "sinon, tu peux te faire mal." La raison semble trop simple.

 

Et voilà, je crois, tout l'enjeu. "Se faire mal" n'est pas une croyance. "Se placer" n'est pas une croyance. "Gagner en coordination" n'est pas une croyance. "Réussir un tour en dedans" ou "le rater" — n'est pas une croyance. Ce sont des faits, aussi triviaux que le sont une chute, une crampe, un déséquilibre.

 

Le "care"

 

S'ajoute à ces mythes le phénomène du "care" que le développement personnel exploite comme un mauvais patron. Combiné aux méthodes corporelles, le "care" nous enveloppe comme une brume ; selon les jours, il nous sert — il donne un langage pour une sensation diffuse, presque une douleur — ou il nous perd, brouille la frontière entre "ce qu'on doit faire" et "ce qu'on doit ressentir", peut-être même "guérir". C'est le terreau de la spiritualité contemporaine : ses fausses promesses, ses biais, son marketing, et surtout sa capacité à prendre mille formes différentes — reiki, chamanisme, kinésiologie, etc. — et à s'infiltrer partout, de la psychologie de comptoir au coaching.

 

Les méthodes corporelles se sont développées en réponse au "care", en sollicitant la science qui devient alors, presque malgré elle, du marketing, une pseudo-science au sens le plus littéral : une "science" qui raconte une histoire plus qu'elle ne cherche à décrire la réalité.

 

Reste l'efficacité. Et si je devais répondre, finalement, à Luna, qui trouve "un peu étrange" le rapport de ses élèves au MUNZ FLOOR®, je lui répondrais simplement : si ça marche, c'est l'essentiel.

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