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Frédéric de Meyer

Réécrire une trajectoire rompue

 

J'ai pratiqué la voyance professionnellement, tenu un studio de yoga, suivi des figures spirituelles en Inde — des gurus, terme qui semble péjoratif, mais ne l'est pas. Leurs actes, parfois, si.

 

Ces gurus m'ont aidé. Ils m'ont fait découvrir le meilleur comme le pire. Ce n'est pas une expérience dont je me distancie par gêne ou par conversion intellectuelle — c'est une expérience traversée avec adhésion sincère, avec rigueur et foi, et que l'écriture a progressivement déplacée.

 

Mystique du corps et foi

 

Le tournant a commencé avec la rédaction de mon premier roman, Immaculée prostitution (Paulette éditrice, 2023). J'y confrontais la mystique à la prostitution, non pour les mettre en opposition morale, mais pour comprendre ce qu'elles produisent ensemble. Je voulais aussi résoudre quelque chose de plus intime, corporel. Comment mes états de dévotion étaient nourris par mes sans-lendemain, la mise en vente de moi? La thématique de la prostitution masculine est venue en écrivant, pas tant pour témoigner ou militer, mais dans le feu des mots et des scènes de fiction que je construisais. La prostitution dont je parle est purement littéraire. Et la littérature tente de résoudre ce que je confronte. C'est pourquoi il n'est pas question d'éthique dans ce roman, mais de somatique — avec le risque, toujours présent, de tomber dans le piège du tantrisme contemporain et de son artificialité.

 

Je me souviens d'un instructeur de yoga qui pratiquait ce tantrisme-là. Il m'avait prêté un livre. Je ne comprenais pas le lien entre le tantrisme cachemirien médiéval et ses stages de sexe à Ibiza. Mais quelque chose me fascinait : les autres et leurs projections.

 

Je lisais Annick de Souzenelle, qui parle des trois matrices que nous traversons successivement — la matrice d'eau, la matrice de feu, la matrice du crâne. Je les traversais aussi. Je les sentais dans mes reins, dans mon plexus, entre mes tempes. Sa poétique me fascine toujours. Je l'utilise comme matière pour façonner ce que traversent mes protagonistes. L'intensité — ce mot qu'elle place au centre de tout —  j'y crois encore.

 

Jean-Yves Leloup, théologien et commentateur de l'Évangile de Jean, des évangiles apocryphes et d'autres traditions orthodoxes, m'a fait découvrir toute la richesse symbolique chrétienne qui orne encore nos créations, de la pop à la scène alternative. Avec Immaculée prostitution, je n'ai rien inventé. Profane et sacré cohabitent dans l'art. La différence, c'est que j'ai été chercher la matière dans mon corps — en croyant, méditant, priant. Puis quelque chose s'est rompu. Ne plus croire pour écrire. Ou croire autrement, peut-être encore.

 

Des gurus indiens à la déconstruction de la spiritualité

Avec mon second roman, Canines d'Argent (Paulette éditrice, 2026), la distance s'est ancrée par des lectures de critiques. Je cartographiais ce à quoi j'avais cru. Yoga Body de Mark Singleton m'a donné les outils pour comprendre l'histoire des postures de yoga telles que nous les pratiquons aujourd'hui — l'absence de lien avec les textes classiques, ou des liens qu'on cherche à créer, notamment avec le Hathabhyasapaddhati, texte indien du XVIIIe siècle qui marque un foisonnement soudain de postures. Les éditions Kaivalyadharma publient les textes traditionnels du yoga avec une approche académique — long à lire, souvent cryptique : même les Indiens émettent des hypothèses sur leur propre tradition.

Practice and All Is Coming de Matthew Remski — republié en 2024 sous le titre Surviving Modern Yoga — a été une autre étape. Une compilation de témoignages d'abus du guru Sri K. Pattabhi Jois, à la suite de #MeToo. Ces histoires traînaient déjà à Mysore. On parlait de ce que Guruji avait fait, on l'excusait, puis on se taisait. J'ai retrouvé dans ce livre des témoignages de personnes que j'avais croisées là-bas, et sur des podcasts, aux côtés d'autres rescapés d'emprise — d'autres gurus : Gregorian Bivolaru, Bikram, Warren Jeffs, Omraam Mikhaël Aïvanov, Antares de la Luz, John of God, Luc Jouret et Joseph Di Mambro. La liste est longue. Elle l'a toujours été.

From Yoga to Kabbalah de Véronique Altglas a été une révélation intellectuelle. La notion de bricolage new age — des bribes de différentes traditions spirituelles collées ensemble, servies comme une cuisine fusion, une fois sushi, une autre fois tacos, un peu de reiki, puis du chamanisme — a nommé quelque chose que j'observais sans pouvoir le formuler. Le monde contemporain n'est de loin pas athée. La spiritualité est un produit de consommation, au même titre que les destinations estivales des compagnies aériennes : le monde est à notre portée, et les spiritualités aussi. Je pense au travail d'Edward W. Said sur l'orientalisme — la création de l'Orient dans l'imaginaire occidental, depuis le colonialisme. Ne sommes-nous pas en train de coloniser encore, avec nos yoga teacher trainings à Bali ?

 

Avec la distance, je me rends compte aussi que mes gurus ajustaient leur discours en fonction du public. Non pas que les élèves indiens recevaient quelque chose de plus authentique que nous, les occidentaux — mais les mots étaient choisis autrement, les points de vue ajustés. "Practice and all is coming", adage fameux de Sri K. Pattabhi Jois, est un proverbe qu'on ne trouve nulle part dans les textes sacrés — trop complexes, trop archaïques, trop ascétiques pour notre époque.

 

Spirits in Rebellion de Charles S. Braden m'a éclairé sur la Nouvelle Pensée américaine, terreau du new age. On remonte plus loin encore grâce à Stefan Zweig : sa nouvelle sur Mary Baker Eddy, figure de la Nouvelle Pensée, son église, son autorité, son théâtre — et une autre sur Franz Anton Mesmer, dont les théories ont façonné le spiritisme, mais aussi la pensée de guérison, qui deviendra la pensée créatrice, incontournable du new age auquel on a tous voulu croire.

 

The Invisible Religion de Thomas Luckmann nomme quelque chose d'essentiel : la privatisation du religieux et la construction individuelle de systèmes de sens — ce que Françoise Champion appellera la nébuleuse mystique-ésotérique, et que je nommerais plus simplement : spiritualité du bien-être. 

 

« La meilleure version de moi-même »

 

Aujourd'hui, c'est différent, et pas tout à fait. J'écris, et je donne encore des cours. Je pensais abandonner. Certains élèves ne m'en ont pas laissé l'occasion. Comment nommer ce que je fais ? Créer ma propre méthode ? Absolument pas — j'en ai eu ma dose. Alors optons pour « mouvement » : terme générique, un peu trop, mais c'est le mieux pour l'instant, pour garder la bonne distance.

 

Le cours commence, je cherche à placer l'élève, à le guider dans des étirements. J'y crois, sinon ça ne marche pas. Je traverse le corps, je le prépare — c'est d'abord inconfortable, puis ça va mieux. Pour certains, c'est du yoga, pour d'autres, de la barre au sol, de la condition physique, parfois de la régénération cellulaire. Je laisse le choix — ce n'est plus mon rôle. Pas de mantras, pas de circuits énergétiques. Juste le corps, fatigué, abîmé, trop entraîné ou pas assez.

 

Encore récemment, une personne me contacte — elle a eu mon numéro par une amie d'une amie. Elle veut trouver la source. "Vous avez étudié avec des maîtres." Elle veut un guru. Moi ? Non merci.

 

Quand je donne un cours, je fais toujours face à mes propres biais. J'attends que le participant soit discipliné, qu'il ne dise rien, qu'il s'engage, qu'il pratique, qu'il s'impose — comme moi, encore aujourd'hui, quand je pratique la danse. Certains élèves s'engagent chaque semaine, d'autres non, pas parce qu'ils n'aiment pas ou ne veulent pas, mais parce que la vie est ailleurs aussi.

 

Je crains alors de devenir un simple animateur, de ne plus transmettre de technique, de m'abaisser au yoga-quand-ça-me-chante, au clientélisme, d'être absorbé par le produit qu'on consomme — l'activité du dimanche, ou par l'accompagnement émotionnel. "Oui, je comprends, il fait trop froid, trop chaud."

 

Et je me trouve hautain. Je dois l'être, moi qui me suis levé à quatre heures du matin pour me prosterner devant des maîtres. Faudrait-il que je change, que je sois moins hautain, plus sympathique ? Ce serait mieux, sans doute. Pour cela, il me faudra une nouvelle méthode de développement personnel — afin que je devienne enfin la meilleure version de moi-même.

 

Frédéric de Meyer, juin 2026

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