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Tu veux connaître ton Avenir ?

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"C’est toi qui vas faire le tirage !"

Des plantes en pots s’alignaient le long des escaliers extérieurs, jusqu’à la terrasse, illuminée par l'astre. Un air frais circulait. Le hall d’entrée était spacieux. Sous mes pieds nus, un marbre froid. La voyante portait un kurta orange avec des motifs imprimés. Ses cheveux gris étaient tenus par une pince. Ses lunettes noires, carrées. Elle m’a conduit dans une petite pièce, au bout du hall. Un Shiva décoiffé en bois de santal semblait furieux. Il y avait aussi une Vierge, longue et compacte, celle qu’on vénère dans les églises du sud de l’Inde. D’autres statues étaient posées au sol. Nous nous sommes assis par terre, autour d’une nappe brodée aux motifs entrelacés. La voyante a brassé ses cartes. Elle les a coupées en trois tas avant de les regrouper. Puis elle m’a tendu son set. J’ai saisi les cartes en la regardant. 

Je déléguais l'erreur. Habile. 

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Je me suis procuré le même jeu que la voyante : le Haindl Tarot — des fragments de toiles superposés, ornés de symboles. Des divinités apparaissaient dans des paysages oniriques, glacés, arides, parfois brûlants. Au dos de chaque lame, un œil jaune, ouvert.

 

Pour mieux comprendre les arcanes, j'ai commandé les deux ouvrages de Rachel Pollack — The Haindl Tarot, Volume I et Volume II. Je notais mes tirages, attendais les retours de la voyante. Plus que douée, elle était créative. 

 

Peu à peu, j’ai proposé mes tirages à des proches, à des amies d’amies. Je déposais des cartes de visite dans des boutiques ésotériques. J’ai du mal à me rappeler comment cette idée est venue, si c’était la voyante qui me l’a suggérée ou les personnes qui me consultaient.   

 

Je suivais une méthode — toujours plusieurs cartes, jamais une seule. Je "nuançais", disposais les cartes en croix pour paraître plus savant. 

 

Souvent, je ne "lisais" pas les cartes. Je parlais d'une configuration astrologique — une opposition, un carré, mercure rétrograde — il y avait toujours quelque chose à "traverser". Si ça ne suffisait pas, j'évoquais les équinoxes et les solstices. Des "portes à activer". Du néo-druidisme — ça, je ne le savais pas encore.   

 

Le récit était modulable. Je m'arrangeais pour laisser une impression d’inachèvement. 

 

Maud Kristen, célèbre voyante, entraîne ses élèves à se remémorer un souvenir et à décrire une image cachée dans une enveloppe. La précision du récit happe, retient. 

 

Est-ce que ça fonctionne ? Beaucoup de réponses. Moi, je croyais que les cartes ne se trompaient pas, moi si. Je déléguais l'erreur. Habile. 

 

À quoi ça sert ?

Nous cherchons tous à apprivoiser l'incertitude de l'avenir : vérifier son mail, actualiser son fil Instagram, consulter ses notifications. La divination est un dispositif parmi d'autres pour surveiller le futur. Ce n'est pas le vrai ou le faux qui m'intéresse, c'est le geste. À quoi ça sert ? 

 

Cartographie

 

Je cartographie, non pas les pratiques, mais les usages de la divination à travers les siècles. Une trame apparait. Elle est longue, dense. Je tente de ne pas me perdre entre le prophétisme biblique, le mysticisme médiéval, l’occultisme du XVIIIe siècle. À la fois intime, religieuse, politique, tolérée, bannie, on associe la divination à Dieu, au Diable, au Destin. Elle passe par toutes sortes de mains : oracles, prophétesses, diseuses de bonne aventure. Des figures fascinantes, certaines célèbres, la plupart inconnues. Toutes voient, scrutent, déchiffrent. Leurs pratiques varient, leurs fonctions, si peu. 

 

Prophétie ou divination ?

 

Prophétie et divination — deux choses distinctes, souvent confondues. La prophétie descend directement de Dieu, dont la parole traverse un prophète, simple instrument, souvent malgré lui. 

 

Les prophéties de l'Ancien Testament ont été lues pendant des siècles comme l'annonce de ce qui allait advenir — l'arrivée du Christ, la fin de l'humanité. La parole prophétique dit le futur collectif, pas le futur individuel. 

 

La divination, quant à elle, est provoquée par un intermédiaire, qui cherche l'information dans les entrailles, les astres ou le vol des oiseaux. C'est un rituel. Ce n'est donc pas Dieu qui parle, c'est l'humain qui interroge. 

 

Instrument de pouvoir 

 

À partir de là, une bascule s’opère. La divination devient un instrument de pouvoir. Les rois, les empereurs et les pharaons se font reconnaître comme tels par l’usage de la divination, qui se confond volontairement avec la prophétie. 

 

Nabonide, dernier roi de Babylone (556-539 av. J.-C.), utilise les oracles pour promouvoir le dieu Sin au détriment de Marduk, dieu tutélaire de Babylone. Les prêtres de Marduk, mécontents, se retournent contre lui. Quand Cyrus le Grand conquiert Babylone en 539 av. J.-C., ils le proclament "messie de Marduk" — choisi par le dieu pour libérer Babylone. La divination change de camp. Le mécanisme reste le même.

 

Amon, dieu égyptien du soleil, s’exprime lors des processions oraculaires à Karnak. Portée par les prêtres, ses mouvements — vers l'avant pour "oui", vers l'arrière pour "non" — sont interprétés comme la volonté du dieu. Le cas le plus documenté est celui de Thoutmosis III (1479-1425 av. J.-C.). Il fait graver sur les murs du temple de Karnak le récit de sa propre désignation par Amon — c'est lui qui raconte que le dieu l'a choisi, alors qu'il n'est pas l'héritier légitime. Le seul témoignage de l'oracle est celui de son bénéficiaire. Alexandre le Grand fait de même en 332 av. J.-C. Il se rend à l'oasis de Siwa pour consulter l'oracle d'Amon, qui l'accueille comme "fils du dieu". Alexandre repart sans révéler ce que l'oracle lui a dit. Il n'en a pas besoin — la désignation circule, fait de lui un pharaon légitime en Égypte et un fils de Zeus en Grèce.

 

La Pythie de Delphes inhale les vapeurs soufrées de la faille géologique sous le temple d'Apollon. Puis elle délivre ses prédictions. Financièrement dépendante des cités qui la consultent, les Spartiates sont notamment soupçonnés de l’avoir soudoyée. Hérodote, historien grec, rapporte que Cléomène Ier, roi de Sparte, aurait corrompu la Pythie pour obtenir la destitution de son co-roi Démarate. La Pythie prédit ce que Cléomène veut entendre.

 

Parfois, la divination semble dépasser l’oracle lui-même. Hérodote rapporte que Crésus, roi de Lydie, consulte avant d'attaquer la Perse. "Une grande armée sera détruite", lui répond-on. C'est la sienne. 

 

Les Livres Sibyllins, conservés au Capitole, sont consultés en cas de crise par le Sénat. En 205 av. J.-C., Rome est en pleine guerre contre Carthage — une série de prodiges inquiétants — pluies de pierres, naissances d'hermaphrodites, oracles défavorables — pousse le Sénat à consulter Les Livres Sibyllins. Ils "prescrivent" l'introduction du culte de Cybèle, Grande Mère des dieux, en Phrygie (actuelle Turquie). Une délégation est envoyée chercher la pierre météoritique noire — incarnation physique de la déesse. Rome gagne la guerre l'année suivante. 

 

Pratique populaire 

 

Dans la pratique populaire, l’interférence de celui qui consulte est plus difficile démontrer. En revanche, ce qu’on peut constater, c’est la liberté de pratiquer la divination, légiférée dès le Moyen Âge. 

 

À Babylone, les tablettes cunéiformes — manuels de lecture des entrailles, des astres et des songes — s’adressent aussi bien aux artisans et aux marchands qu’à l’élite. La magie apotropaïque — rituels, amulettes et formules contre démons — est utilisée par le peuple. 

 

Les papyrus magiques grecs d'Égypte, datés entre les IIe-VIIe siècles, contiennent des formules pour obtenir l'amour de quelqu'un, nuire à un rival, retrouver un objet perdu. Les oracles locaux sont accessibles aux populations, y compris pour des questions très concrètes : un vol, une dispute de voisinage, une maladie.

 

La Pythie à Delphes recevait aussi des citoyens, mais aisés : de riches marchands ou des aristocrates, car les consultations avaient un coût. En parallèle, des oracles moins coûteux sont consultés partout en Grèce. En Épire, l'oracle de Dodone répond par le bruissement des feuilles de chêne sacrées — les consultants écrivent sur des lamelles de plomb leurs questions — à la troisième personne, convention de l’époque : "Hermon demande à Zeus s'il aura des enfants de sa femme Kretaia." "Agis demande s'il a perdu ses couvertures ou si on les lui a volées." Des devins ambulants accessibles pour quelques oboles circulent dans les villes et les campagnes. Aristophane s'en moque dans ses comédies, Les Oiseaux (414 av. J.-C.) et La Paix (421 av. J.-C.). Les defixiones — tablettes de malédiction en plomb — sont retrouvées partout en Grèce et à Rome, dans toutes les classes sociales. On y demande de nuire à un rival amoureux, un adversaire au tribunal, un concurrent commercial. 

 

À Rome, les Chaldéens — astrologues de rue — sont partout. Juvénal, poète romain de la fin du Ier siècle, se moque des femmes romaines qui ne font rien sans les consulter — un voyage, un mariage, un allaitement. Plus généralement, Juvénal se moque de la diversité sociale des consultants. En revanche, les astrologues lettrés sont attachés à un sénateur ou un empereur. Les hariolae et les sagae, devineresses populaires, souvent des femmes âgées, pratiquent la magie, les philtres, les sortilèges. Méprisées par l'élite, elles sont consultées par tout le monde. On peut aussi consulter les sortes — oracles par tirage au sort de tablettes ou de bâtonnets, dans des sanctuaires locaux. 

 

La divination survit

 

L’augure pratiqué par les druides — lecture des rêves et des entrailles — continue de se transmettre au Moyen Age. Il cohabite avec les pratiques romaines : le sortilegium, le tirage au sort oraculaire, l'oniromancie, la lecture des présages naturels. Des pratiques sans frontières claires, sans institution, sans texte. 

 

Les Germains apportent la divination par les runes — un alphabet à fonction oraculaire, que Tacite décrit déjà dans La Germanie (98 apr. J.-C.).

 

La géomancie, introduite par les Arabes aux XIe-XIIe siècles, prédit en traçant des figures et des points dans le sable. 

 

Autre nouveauté : on s’adonne aux sortes biblicae en ouvrant la Bible au hasard pour y lire un présage. Mi-divination, mi-prière, elles sont condamnées par les conciles, mais largement pratiquées, y compris par des évêques. 

 

L’Église restreint la divination populaire — les pénitentiels irlandais et francs listent les péchés divinatoires à confesser : consulter des devins, observer les augures, pratiquer le sortilegium. Charlemagne légifère contre ces pratiques dans ses Capitulaires — actes législatifs. Malgré cela, la divination survit car elle répond à un besoin que ni l'Église ni le roi ne comblent — celui de tenir dans l'incertitude. 

Vision institutionnalisée — Hildegarde de Bingen 

 

La prophétie chrétienne, elle, est institutionnellement reconnue — à condition de passer par l'Église, qui évalue si la vision vient de Dieu ou du Diable. Elle fait partie de l'expérience mystique — un accès direct à une connaissance divine, sans médiation rationnelle. Le corps s’implique — douleurs, états modifiés, prostration. Ce n’est pas une métaphore. 

 

Hildegarde de Bingen, abbesse rhénane du XIIe siècle, correspondante des papes et des empereurs, consigne ses visions dans ses Scivias (1151), approuvées par l'Église. Mais Hildegarde n'est pas seulement prophétesse, elle est aussi compositrice et naturaliste. Ses deux traités médicaux — Physica et Causae et Curae (entre 1150 et 1180) — ont donné naissance à une "médecine hildegardienne" contemporaine : plantes, épeautre, pierres précieuses, cures de purification. Des praticiens certifiés, des boutiques en ligne, des retraites spirituelles. L'abbaye d'Eibingen, près de Rüdesheim, tenue par des bénédictines, accueille toujours pèlerins et visiteurs autour de ses reliques. 

 

Hildegarde est peut-être la seule mystique médiévale à avoir simultanément ses compositions sur Spotify, sa gamme de cosmétiques bio, ses compléments alimentaires à base d'épeautre et ses retraites spirituelles en abbaye. 

 

Vision incertaine — Thérèse d’Avila 

 

Thérèse d'Avila pose une autre question — comment savoir si la vision vient de Dieu ou du Diable ? Dans Libro de la vida (1565) et El castillo interior (1577), elle décrit ses extases avec une précision physique troublante — lévitation, douleur, chaleur, immobilité. Elle distingue trois types de visions : imaginaire, intellectuelle, corporelle. Elle doute, vérifie, soumet ses expériences à son directeur spirituel — Jean de la Croix, poète et mystique espagnol, qui cartographie de son côté les échelons de la vie spirituelle dans Subida del Monte Carmelo et Noche oscura del alma (rédigés vers 1578-1585). Comment savoir si ça vient de Dieu ou du Diable ? Elle ne sait pas toujours. Lui non plus.

 

Cinq siècles plus tard, le milieu de la spiritualité l'utilise pour désigner une crise personnelle intense — "une nuit noire de l'âme", disaient celles qui me consultaient. Jean de la Croix le savait mieux que personne.

 

Prophétie politisée — Joachim de Flore

 

Joachim de Flore, abbé calabrais contemporain d'Hildegarde, divise l'Histoire en trois âges — le Père, le Fils, le Saint-Esprit — et situe l'avènement du troisième âge, une ère de paix spirituelle sans Église institutionnelle. La prophétie est immédiatement récupérée : les Franciscains spirituels — la faction radicale de l'ordre, qui exige la pauvreté absolue — s'y voient désignés comme chargés de préparer le troisième âge. Leur conflit avec la papauté devient dangereux. 

 

Thomas Müntzer, réformateur, récupère cette prophétie, annonce aux paysans qu'ils sont les instruments de Dieu. Müntzer devient l'un des leaders de la Guerre des Paysans (1524-1525). Engels, théoricien communiste, en fait un proto-révolutionnaire dans La Guerre des Paysans en Allemagne (1850). 

 

Karl Löwith, dans Histoire et Salut (Meaning in History, 1949), montre que ce schéma ne disparaît pas, mais se sécularise. Hegel divise l'Histoire en trois moments — thèse, antithèse, synthèse. Une idéologie, son contraire, leur dépassement. L'Histoire progresse, elle a un but. Marx reprend la même structure et la matérialise — société primitive, lutte des classes, communisme. Trois étapes, un accomplissement. La prophétie de Joachim change de vocabulaire, contourne Dieu mais garde sa structure. L'Histoire a un sens. Certains le savent avant les autres.

 

Le New Age le récupère aussi — l'âge du Verseau comme troisième âge, la transformation de la conscience humaine comme accomplissement. Même structure. Nouveau packaging.

 

Sorcière

 

Pendant que le pouvoir religieux instrumentalise les prophéties mystiques, la magie populaire, elle, se pratique partout — guérisseuses, herboristes, devins locaux. Tout le monde les consulte, curés compris.

 

La figure de la sorcière est une construction tardive. Le Malleus Maleficarum — Le Marteau des sorcières — date de 1486 : la fin du Moyen Âge, presque la Renaissance. Les grands procès sont XVIe-XVIIe siècles — l'époque moderne. L'historien Stuart Clark, dans Thinking with Demons (1997), montre que la sorcellerie est d'abord une construction théologique et juridique — un système d’oppression, pas une hystérie collective. 

 

Ce que l'Inquisition condamne et ce qu'elle tolère dépend moins de la pratique que de son rang social. C’est la femme pauvre du village, qui cueille des herbes et connaît les remèdes. 

 

La sorcière sert à autre chose — à désigner une frontière, à nommer ce qui déborde.

Divination tolérée 

 

L'astrologie, elle, est enseignée dans les universités médiévales depuis le XIIe siècle. Elle est tolérée par l'Église — à condition de rester dans les limites de la médecine et de l'astronomie. 

 

Les cartes à jouer arrivent en Europe via les Arabes à la fin du XIVe siècle — jeux à quatre enseignes, sans arcanes majeurs. Rapidement, elles deviennent un outil divinatoire dans les villes — des femmes lisent les cartes ordinaires, souvent représentées comme gitanes dans les gravures satiriques.

 

La chiromancie — lecture des lignes de la main — se répand : des manuels circulent — Die Kunst Ciromantia (vers 1448) de Johannes Hartlieb et Chiomanzia (1558) de Giambattista della Porta.

 

Les almanachs astrologiques — calendriers annuels mêlant lunaison, météo, conseils agricoles et prédictions — se multiplient dès la fin du XVe siècle. L'Église les condamne en théorie, mais ne poursuit ni leurs auteurs ni leurs imprimeurs. L'Index, établi en 1559, vise surtout les textes protestants — pas les almanachs populaires.

 

En 1555, Nostradamus publie ses Centuries — 942 quatrains volontairement obscurs — on peut y lire ce qu'on veut. Certains y voient la Révolution française, la montée du nazisme ou les attentats du 11 septembre. Le texte est suffisamment cryptique pour correspondre à n'importe quel événement et le double sens protège l'auteur. Les Centuries connaissent un succès rapide, puis des rééditions cycliques jusqu'à aujourd'hui — à chaque crise politique, on les consulte. Nostradamus est reçu par Catherine de Médicis, passionnée d'astrologie. Cette divination ne dérange pas. La frontière n'est pas entre vrai et faux — elle est entre riche et pauvre.

Terreau renaissant

 

À la même époque, un projet intellectuel traverse les cercles humanistes — trouver une prisca theologia — une théologie originelle. Marsile Ficin traduit en 1463 le Corpus Hermeticum — textes grecs des Ier-IIIe siècles apr. J.-C., attribués à Hermès Trismégiste, figure légendaire fusion de Thoth et d'Hermès. La traduction est rigoureuse, mais Ficin croit ces textes antérieurs à Moïse, car il n'a pas encore les outils pour les dater.

 

Giovanni Pico della Mirandola, surnommé Fenice degli ingegni, étudie les textes mésopotamiens, la Bible hébraïque, la Kabbale juive et le Corpus Hermeticum dans son De hominis dignitate​ (1486). Selon lui, ces textes ne sont pas des initiations, mais des outils de connaissance. Il est condamné par le pape, puis gracié. Il meurt à 31 ans, empoisonné à l'arsenic.

 

Henri Cornelius Agrippa compile astrologie, numérologie, Kabbale, alchimie et angéologie dans son ouvrage De Occulta Philosophia (1533), structuré en trois livres correspondant aux trois mondes de la cosmologie néoplatonicienne. Une systématisation plus ambitieuse que celle de Ficin ou Pico — une vraie encyclopédie de la magie. L'ouvrage est condamné par certaines universités, mais largement diffusé — il devient une référence pour des générations d'occultistes. Agrippa, lui, meurt pauvre et accusé de sorcellerie, deux ans après sa publication.

Giordano Bruno pousse ce programme au-delà de ses limites — là où Ficin traduit et Pico synthétise, Bruno pratique. Ses arts de la mémoire reposent sur des images magiques, liées aux astres, aux démons, aux forces de l'univers. En gravant ces images dans l'esprit, on ne mémorise pas seulement — on agit sur la réalité, on influence les autres, on s'aligne sur les forces cosmiques. Ces images préfigurent l'ésotérisme opératoire des Rose-Croix. Bruno finit brûlé à Rome en 1600. 

 

En 1614, le philologue Isaac Casaubon démontre que le Corpus Hermeticum date des Ier-IIIe siècles apr. J.-C. — pas avant Moïse, mais après Platon. Casaubon désacralise, critique, date. Reste un usage ancien et bien connu : attribuer ses écrits à une figure prestigieuse, comme Hermès Trismégiste, pour leur donner du poids.

 

Platonisme, hermétisme, Kabbale, astrologie — c’est ce que les occultistes des siècles suivants hériteront. Les Rose-Croix, les francs-maçons, puis les cartomanciens du XVIIIe siècle n'inventent pas ce syncrétisme. Ils le réorganisent, l'appliquent, s’en servent à légitimer le tarot et à en faire un outil de divination. 

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Tarot — simple jeu

 

À l'origine, le tarot ne sert à rien d'autre qu'à jouer. 

 

C'est en Italie du Nord, dans la première moitié du XVe siècle, qu'apparaît le tarot comme jeu distinct — avec ces figures allégoriques supplémentaires qu'on appelle les trionfi : la Justice, la Force, la Mort, le Jugement. D'où viennent-elles ? Probablement des processions de la Renaissance, des cycles de Vices et Vertus des cathédrales, des poèmes allégoriques de Pétrarque — I trionfi (1356). Ces figures se greffent au tarot. 

 

Les ducs Visconti-Sforza commandent des tarots enluminés et dorés conservés, vers 1440-1480 — objets de luxe, aristocratiques, mais pas encore divinatoires. 

 

Du jeu aristocratique milanais, le tarot se diffuse par copies successives — des ateliers italiens reproduisent les figures sur bois en les simplifiant et les rendent imprimables. Au XVIe siècle, les imprimeurs lyonnais s'en emparent, puis les marseillais aux XVIIe-XVIIIe siècles. Le jeu se démocratise, perd son luxe, mais garde ses figures. On y joue dans les auberges et les places publiques — c'est un jeu de plis avec des atouts, pas un outil divinatoire. Personne n'y voit encore une sagesse cachée. 

 

Thierry Depaulis, historien du tarot, est très prudent sur ce point : un usage divinatoire médiéval ou renaissant du tarot n'est pas documenté.

Cercles rosicruciens et franc-maçonniques

 

Les manifestes rosicruciens — Fama Fraternitatis (1614) et Confessio Fraternitatis (1615) — racontent qu'une fraternité secrète possède une sagesse universelle très ancienne, rapportée d'Orient par son fondateur légendaire Christian Rosenkreuz. Cette fraternité n'a probablement jamais existé — mais le mythe, lui, perdure. 

 

Les francs-maçons reprennent l'imaginaire rosicrucien — la fraternité secrète, la sagesse cachée — et lui donnent une structure institutionnelle durable. 

 

Ce que cherchent ces cercles, c'est une philosophia perennis — philosophie pérenne — le même projet que les humanistes de la Renaissance, mais organisé en grades et en rituels. La sagesse n’est plus une philosophie, mais une pratique. 

 

La Grande Loge de Londres, fondée en 1717, transforme une confrérie de bâtisseurs en une fraternité philosophique et initiatique. Elle se répand rapidement en France, mobilise le symbolisme hermétique, élabore des grades secrets et des rituels initiatiques. 

 

Ces cercles pratiquent l'astrologie, la Kabbale, la géomancie — mais pas encore le tarot. Le jeu existe, on y joue partout en France et en Italie, mais personne n'y voit une sagesse cachée. 

Tarot — divination et système symbolique 

 

Jean-Baptiste Alliette — qui se fait appeler par l'anagramme de son nom, Etteilla — publie Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées Tarots, (1783), premier manuel sur le tarot divinatoire. Il fixe les significations carte par carte, sans construire une architecture symbolique profonde. Son système reste assez empirique. Son jeu — le Livre de Thot (1788) — mêle astrologie et ésotérisme, mais reste au service de la pratique divinatoire, pas d'une doctrine.

 

Celui qui légitime le tarot par une origine égyptienne est Court de Gébelin — pasteur protestant, franc-maçon, auteur des Lumières porté sur l'ésotérisme. Il théorise cette origine dans Le Monde primitif (1781). Il invente une redécouverte, crée une tradition.

 

Eliphas Lévi — Alphonse Louis Constant — construit un système de correspondance. Cet ancien séminariste relie les 22 arcanes majeurs aux 22 lettres de l'alphabet hébreu, aux sephirot de la Kabbale, à l'astrologie. Tout correspond à tout. Le tarot devient une clé qui ouvre tous les systèmes ésotériques à la fois.

 

Le tarot n'est plus seulement un outil de prédiction — il devient une doctrine. On ne lit plus les cartes. On lit le monde à travers elles.

Créer l’oracle 

 

L’un des premiers à dessiner son oracle, c’est le Mage Edmond, dont le vrai nom est Jules Charles Ernest Billaudot (1829-1881). Il mélange le Tarot de Marseille et le jeu d'Etteilla, organise ses 53 cartes selon les sept planètes astrologiques. Victor Hugo et Alexandre Dumas le consultent. Le jeu tombe dans l'oubli après la mort du Mage Edmont. Belline redécouvre l'oracle dans les années 1950 — dans un grenier, rue Fontaine, la même rue où le Mage Edmond avait exercé un siècle plus tôt. Publié en 1961, l'Oracle de Belline devient une référence.  

Recréer le tarot

 

En 1889, Oswald Wirth — franc-maçon suisse — dessine un tarot pour Stanislas de Guaïta, fondateur de l'Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix : 22 arcanes majeurs, symboles kabbalistiques et maçonniques explicites. Il publie son ouvrage de référence, Le Tarot des imagiers du Moyen Âge, en 1927 — quarante ans de recherches sur le symbolisme des arcanes — et développe le tirage en croix, encore la méthode la plus répandue aujourd'hui. 

 

Arthur Edward Waite crée avec l'artiste Pamela Colman Smith le Rider-Waite-Smith — premier tarot entièrement illustré, arcanes mineurs compris. Pamela Smith — souvent oubliée au profit de Waite — dessine des scènes narratives pour chacune des 56 cartes mineures : un homme sous la pluie portant des bâtons, une femme couronnée tenant une coupe, un enfant sur un cheval blanc. Chaque carte est immédiatement lisible. Plus besoin d’étudier l’occultisme et le symbolisme franc-maçonnique. 

 

Aleister Crowley — poète occultiste — se proclame lui-même "La Grande Bête 666". Il reçoit le Livre de la Loi dicté par une entité appelée Aiwass, dont la doctrine est : "Do what thou wilt shall be the whole of the Law". Il fonde un ordre — l'Argenteum Astrum (A∴A∴) et crée le Thoth Tarot avec la peintre Lady Frieda Harris. Visuellement radical, les lames suivent les principes de la géométrie projective — les plans se croisent de manière impossible, les figures flottent dans des espaces vertigineux, les couleurs sont intenses, presque hallucinatoires. Ce jeu fascine par sa capacité de décloisonnement visuel, symbolique, brouillant la frontière bien/mal, la transcendant peut-être. Un tarot provocateur. 

 

Dans le même temps, Paul Marteau — directeur de la maison Grimaud — standardise le Tarot de Marseille en 1930 — couleurs franches, bordures nettes, formes définitives, ce jeu s’impose lui aussi comme une référence, mais "traditionnelle". Marteau lui donne officiellement ce nom comme appellation commerciale et culturelle, même si le terme apparaît sporadiquement au XIXe siècle pour désigner une famille de jeux produits dans le sud de la France, comme l’explique l’historien Thierry Depaulis. 

 

Chaque jeu répond à une question différente. Wirth : comment articuler les symboles ; Smith : comment les rendre accessibles ; Crowley : comment les transgresser ; Marteau : comment les fixer. La divination n'a pas une seule fonction — elle en a autant que de jeux.

Guérison jungienne

 

Carl Gustav Jung répertorie Les types psychologiques (1921). Il y pose que l'inconscient ne parle pas en mots, mais en images, en symboles. Ce fondement change tout : si l'inconscient produit des symboles, alors un système de symboles visuels peut le refléter en retour. Le Tarot cesse d'être un oracle — il devient un miroir.

La différence avec Freud est décisive. Freud aussi travaille avec l'inconscient — mais c'est un inconscient personnel, biographique, sexuel, refoulé. On l'explore par la parole, par l'association libre, par l'interprétation du thérapeute. Jung, lui, postule un inconscient collectif — un fond commun à toute l'humanité, peuplé d'archétypes : la Grande Mère, le Héros, l'Ombre. Ces archétypes ne sont pas le produit d'une histoire individuelle — ils préexistent, traversent les cultures, surgissent dans les mythes, les rêves, les symboles. La divination y trouve une légitimité que Freud ne lui aurait jamais accordée : les figures du Tarot — l'Ermite, la Roue de Fortune, la Tour — cessent d'être des superstitions pour devenir des archétypes. Elles ont toujours existé, disait-on. Jung semblait le confirmer.

 

En 1952, Jung publie La Nature et la Psyché, un essai sur la synchronicité, coécrit avec le physicien Wolfgang Pauli. Il y pose qu'il existe des coïncidences signifiantes — non causales, mais reliées par le sens qu'on leur attribue. Il cite explicitement le Yi Jing et l'astrologie comme exemples de systèmes qui fonctionnent sur ce principe. Ce n'est donc plus la carte qui sait — c'est le consultant, et la carte qui lui permet de le formuler. Jung ne valide pas la divination scientifiquement. Il fait quelque chose de plus habile : il la rend légitime psychologiquement, sans avoir à prouver quoi que ce soit.

 

Dane Rudhyar, astrologue franco-américain, opère le même glissement dans The Astrology of Personality (1936) — l'horoscope n'est plus un programme du destin, c'est, écrit-il, "a birth chart of the soul". 

 

Paul Heelas, sociologue des religions, nomme ce mouvement plus large la "self-spirituality" dans The New Age Movement (1996) : le divin n'est plus extérieur, il est en soi. La pratique divinatoire devient un outil d'introspection. Le développement personnel n'a plus qu'à se servir.

Tarothérapie et psychomagie

 

Alejandro Jodorowsky, artiste franco-chilien, collabore avec Philippe Camoin — descendant de la famille Conver, imprimeur du Tarot de Marseille de 1760 — pour restaurer et éditer le jeu dans les années 1990, à partir des plaques originales et des archives familiales. La légitimité est généalogique autant que symbolique. La Voie du Tarot (2004), coécrit avec Marianne Costa, en explicite la méthode.

 

Mais ce qui intéresse Jodorowsky, c'est moins la restauration que la thérapie. La tarothérapie consiste à tirer le tarot pour identifier des blocages psychologiques, des schémas répétitifs, des traumatismes familiaux. La séance ressemble à une consultation jungienne — sauf que le thérapeute, c'est le tarot.

 

Après le diagnostic vient la prescription — la psychomagie. Un acte symbolique concret à accomplir dans la vie réelle : écrire une lettre à sa mère morte et la brûler sur sa tombe, marcher nu dans la ville, peindre son corps de la couleur de sa peur. L'inconscient ne comprend pas les mots — il comprend les actes. Le tarot diagnostique. L'acte psychomagique traite.

 

La divination est devenue médecine. Comme à Babylone — mais sans les entrailles.

Foisonnement toxique 

 

Depuis les années 2010, et surtout depuis 2020, le marché des jeux divinatoires explose. Les grands éditeurs spécialisés — US Games Systems aux États-Unis, Lo Scarabeo en Italie — publient chaque année des dizaines de nouveaux decks. Partout, les rayons "spiritualité et développement personnel" des grandes librairies consacrent désormais plusieurs mètres aux tarots, oracles et sets de cartes.

 

On trouve des tarots revisités — tarot des fées, tarot des dragons, tarot des templiers, tarot de Thot, tarot de Delphes, tarot spirite, etc. Des oracles — oracle des chakras, oracle esprit du yoga, oracle chamanique, oracle celte, oracle des arbres, oracle des pléiadiens, oracle des cycles sacrés, oracle de la synchronicité, oracle des 72 anges de la Kabbale, oracle des saints, oracle du yin et du yang, oracle de la conscience créatrice. Des sets hybrides — runes phéniciennes, divination chamanique, messages du zodiaque, les portes de l’Amour, les énergies de la Lémurie, les déesses du féminin sacré, les vibrations des pierres.

 

Les entrepreneurs du développement personnel ont tous édité leur deck : Deepak Chopra, Louise Hay, Gabrielle Bernstein. Doreen Virtue, connue pour ses connexions avec les anges, a édité des dizaines de decks avant de se convertir au christianisme évangélique et de renier publiquement l'ensemble de ses decks. Elle demande à ses anciens clients de détruire ses cartes, mais personne ne l'écoute.

 

La divination, elle, ne prédit plus rien, mais elle offre un foisonnement de supports narratifs et esthétiques — des objets qui en disent long sur ceux qui les achètent. 

 

Et désormais, mon préféré est Clairvoyantes, l'oracle littéraire, pour fabriquer des récits. La divination est revenue à ce qu'elle a peut-être toujours été — une fabrique à récits. La boucle est bouclée. 

Craquage

 

Mes clientes sont au bout du fil — leurs projections, ma parole, celle qu’elles veulent entendre. De plus en plus, mon cerveau s'embrume. L’effort devient insurmontable, consoler, encourager, comprendre. D’un coup, mon système nerveux lâche. Ma capacité d’écoute se résorbe. Pareil pour ma capacité d’auto-écoute — un truc de développement personnel — not possible. 

 

Plus d’histoires ! Plus rien ! Le vide sidéral !

 

C'est devenu toxique. 

 

Et je me demande si ce sont mes clientes ou moi la source toxique.  

 

Personne ne sait.  ​

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