top of page

Tu veux connaître ton Avenir ?

​​ 

"C’est toi qui vas faire le tirage !"

​

Des plantes en pots s’alignaient le long des escaliers extérieurs, jusqu’à la terrasse, illuminée par l'astre. Un air frais circulait. Le hall d’entrée était spacieux. Sous mes pieds nus, un marbre froid. La voyante portait un kurta orange avec des motifs imprimés. Ses cheveux gris étaient tenus par une pince. Ses lunettes noires, carrées. Elle m’a conduit dans le salon, au bout du hall. Un Shiva décoiffé en bois de santal semblait furieux. Il y avait aussi une Vierge, longue et compacte, celle qu’on vénère dans les églises du sud de l’Inde. Nous nous sommes assis par terre, autour d’une nappe brodée aux motifs entrelacés. La voyante a brassé ses cartes. Elle les a coupées en trois tas avant de les regrouper. Puis elle m’a tendu son set. J’ai saisi les cartes en la regardant. 

​

Je déléguais l'erreur. Habile. 

​​

Je me suis procuré le même jeu que la voyante. Sur les lames — des fragments de différentes peintures superposés, ornés de symboles. Des divinités apparaissaient dans des paysages oniriques, glacés, arides, parfois brûlants. Au dos de chaque lame, un œil jaune, ouvert.

 

Pour mieux comprendre les lames, j'ai commandé les deux ouvrages de Rachel Pollack — The Haindl Tarot. Je notais mes tirages et attendais les retours de la voyante. Plus que douée, elle était intensément créative. 

 

Peu à peu, j’ai proposé mes tirages à des proches, à des amies d’amies. Je déposais mes cartes de visite dans des boutiques ésotériques. J’ai du mal à me rappeler comment cette idée est venue, si c’était la voyante qui me l’a suggérée ou les personnes qui me consultaient.   

 

Je suivais une méthode — toujours plusieurs cartes, jamais une seule. Je "nuançais", disposais les cartes en croix pour paraître plus savant. 

 

Souvent, je ne "lisais" pas les cartes. Je parlais d'une configuration astrologique — une opposition, un carré, mercure rétrograde. Il y avait toujours quelque chose à "traverser". Si ça ne suffisait pas, j'évoquais les équinoxes et les solstices. Des "portes à activer". Du néo-druidisme — ça, je ne le savais pas encore.   

 

Le récit était modulable. Je m'arrangeais pour laisser une impression d’inachèvement. 

 

Maud Kristen, célèbre voyante, entraîne ses élèves à se remémorer un souvenir et à décrire une image cachée dans une enveloppe. La précision importe peu — c'est le récit qui happe, retient.

 

Est-ce que ça fonctionne ? Beaucoup de réponses. Moi, je croyais que les cartes ne se trompaient pas, moi si. Je déléguais l'erreur. Habile. 

 

À quoi ça sert ?

​

Nous cherchons tous à apprivoiser l'incertitude de l'avenir : vérifier notre mail, actualiser notre fil Instagram, consulter nos notifications. La divination est un dispositif parmi d'autres pour surveiller le futur. Ce n'est donc pas le vrai ou le faux qui m'intéresse, c'est le geste. À quoi ça sert ?  

 

Fibres célestes

 

On s'écrivait des centaines de mails — la voyante depuis l'Inde, moi depuis l'Université. Elle tirait ses cartes au lever du soleil. Je lui demandais si j'obtiendrais la location d'un deux-pièces. Elle répondait — les cartes d'abord, puis elle. Toujours elle, après les cartes.

 

Un jour, en février 2012, je lui ai écrit que sans ce deux-pièces, je ne survivrais peut-être pas. J'habitais chez ma mère. La cohabitation était douloureuse. Les cartes ont dit que ce n'était pas un problème — que j'étais exactement là où je devais me trouver. Ce n'était pas de la divination. C'était de l'attention.

 

"Un frère de fibres célestes", m'avait-elle écrit un jour. Elle savait transformer un événement en vision du monde. Pour elle, raconter était un acte de jaillissement. Une passeuse, celle qui ouvre des mondes. Mais la relation avait ses règles — j'ai compris bien plus tard que c'était les siennes. Je les acceptais. J'avais entièrement confiance. Sans elle, je ne serais peut-être plus vivant.

 

Et je crois que c'est la réponse à la question — à quoi ça sert — plutôt que d'écrire une trame historique qui l'expliquerait (c'était la première version de cet essai).

 

Prédire, écouter, encourager, ça m'a sauvé la vie.

 

Aujourd'hui, quand je pense à la voyante en kurta, c'est un sentiment très étrange — à la fois un soulagement de ne plus être dépendant de sa parole, et une immense gratitude, presque dévotionnelle. Certes, elle savait comment tirer les fils. Mais elle était sincère, à sa façon.

​

Ce n'était pas une influence unilatérale. C'était aussi moi qui avais choisi, année après année, de nourrir cette relation — de recevoir ses récits. Je n'étais pas passif. J'étais perméable. Et cette perméabilité m'a construit.

 

En retour, j'ai gagné en force. Je suis devenu une "Pythie", celle que je réinvente dans mon roman Canines d'Argent. "L'élève a dépassé le maître", disait-elle souvent. 

​

Craquage

 

Des années plus tard, c'était moi qui répondais. Mes clientes attendaient une voix, une réponse, quelqu'un pour tenir le fil. J'ai tenu, jusqu'à ce que je ne puisse plus. 

 

De plus en plus, mon cerveau baignait dans la brume. L'effort devenait insurmontable — consoler, encourager, comprendre. D'un coup, mon système nerveux a lâché. Ma capacité d'écoute s'est résorbée. Pareil pour ma capacité d'auto-écoute — un truc de développement personnel — not possible.

 

Plus d’histoires ! Plus rien ! Le vide sidéral !

 

C'était devenu toxique. 

 

Et je me demande encore si c'étaient mes clientes ou moi la source toxique.  

 

Personne ne saura.  

bottom of page