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Science en Conscience

MADE IN INDIA 

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Fissure 

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Elle apparaît, discrètement. Une sorte d'alvéole qui brûle. Je me dis que ça va finir par passer. Mes affaires sont empilées à côté de ma valise. Des pantalons blancs en lin, quelques T-Shirts, une Kurta. 

 

Ce n'est pas la première fois que je vais au Kaivalyadhama, à Lonavla. L'institut envoie même une voiture à l’aéroport de Mumbai. More easy que Mysore ou l’Himalaya.

 

O.P. Tiwari, qui dispense du stage, porte des lunettes à monture noire. Un guru-intellectuel dans un institut scientifique. Au Kaivalyadhama, on mesure, évalue, publie des revues. Tout ça c’est sérieux. 

 

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Pranayama Anushthana

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Des banians bordent la route jusqu’à la réception. On nous invite à nous servir du thé ayurvédique. Puis, on me conduit à ma chambre dans une annexe. Simple. Sobre. Un matelas dur. On s’y habitue.

 

On se lève de bonne heure, à 6h00 (j'ai connu pire...). On se rend d’abord dans une sorte de salle d’eau, avec des lavabos alignés. On y effectue les Kriyas : l'eau salée versée d'une narine à l'autre avec une théière ; le fil qu'on insère par une narine et qu'on ressort par la bouche ; l'eau salée bue, puis un tuyau qu'on insère dans sa gorge d'où jaillit un liquide jaune ; pour les plus avancés, le tissu qu'on avale et qu'on retire. Enfin, les Pranayamas, tel que les textes l'enseignent. 

 

Je me sens de mieux en mieux. Ma peau change. Mon sommeil est profond. Un jeune étudiant de l'Institut, à peine plus jeune que moi, m'emmène en scooter contempler les collines. Il est insistant, mais je ne veux rien. 

 

La fissure s’est agrandie. Ça m’impressionne. Et je sais à quoi c’est dû. Grinder, que je n’allume jamais en Inde. Quant au médecin ayurvédique, sur place au Kaivalyadhama, il ne m’examine pas. Il me prescrit une poudre que je dois dissoudre dans un verre d’eau. La fissure continue de grandir. 

 

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Verdict

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Quand je rentre à Genève, je consulte directement aux HUG. C’est une chlamydia. Ni plus, ni moins. On me redirige vers un service pour un suivi régulier, avec des frottis et des prises de sang. Tout ça existe, oui, mais pas au Kaivalyadhama. 

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"No, Yoga Does Not Cure Any Disease"

 

En 1990, un article publié par le département de recherche scientifique de Kaivalyadhama porte un titre révélateur : "Yoga and research — plea for a new approach". Au sein même de l'institut, on reconnaît déjà, depuis plus de trente ans, que la méthodologie scientifique doit être repensée.

 

Un médecin indien, le Dr Bevinje Srinivas Kakkilaya, rédige en 2015 une critique : "No, Yoga Does Not Cure Any Disease", où il s'appuie sur 366 études publiées entre 1975 et 2014 à travers le monde : la taille médiane des échantillons de ces études est de 59 participants seulement (allant de 8 à 410), la plupart des essais restent petits, et de nombreux protocoles n'explorent même pas les affections médicales les plus courantes de façon rigoureuse. Ce n'est donc pas propre au Kaivalyadhama, c'est un problème de tout le champ de la recherche sur le yoga — mais Kaivalyadhama, en tant qu'institution fondatrice depuis 1924, a exercé une influence disproportionnée sur la scientification du yoga.

 

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Ombrelle

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Kaivalyadhama fonctionne comme une ombrelle : la crédibilité de ses données et partenariats vérifiables rejaillit sur l'ensemble de ses formations.

 

Yoga for Cancer Care s'appuie sur un comité qui inclut le Dr Shridhar Banavali, oncologue et doyen du Tata Memorial, le plus grand centre de cancérologie d'Inde. Or, le programme fait du cancer "a non-event — no different from a common cold", et propose de traiter la maladie comme un invité — "an event that has arrived at the wrong address".

 

La formation Sound Healing — Root-Level Vibrational Science emploie "energy", "frequency", "resonance", "vibrational field" et des affirmations comme "when imbalance occurs, it is first a vibrational distortion, not a chemical one" ou "cells remember their original rhythm". Le facilitateur, Dr Santosh Pandey, se présente comme "Reiki Grand Master level 12".

 

La formation de dix-huit mois PG Diploma in Yoga Therapy (PGDYT), encadrée par le Dr Sat Bir Singh Khalsa de Harvard Medical School, inclut un stage clinique de six mois. L'admissibilité reste large : n'importe quel diplôme universitaire, avec un certificat de base en yoga — pas de prérequis médical — suffit pour "assister les médecins dans l'évaluation et l'accompagnement des patients". À noter que la description juxtapose "mental health" et "spiritual health", et présente un "SQ — Spiritual Quotient".

 

Pour le programme de six jours, le Continuing Medical Education, ce ne sont plus des profs de yoga qui témoignent sur le site, mais des médecins : "we felt detoxified physically and mentally", "positive energy", "satvik food". Le Dr Varun Malhotra, d'AIIMS Bhopal (All India Institute of Medical Sciences), la décrit comme "a once in a 100 years opportunity". Le Dr Krishan Kumar écrit, au nom de tous les participants de PGIMER (Postgraduate Institute of Medical Education and Research, Chandigarh) : "thank you [...] for an excellent scientific programme."

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Pranic Energisation Technique  

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S-VYASA — Swami Vivekananda Yoga Anusandhana Samsthana — pousse cette reconnaissance scientifique encore plus loin. Depuis 2002, l'Institut est reconnu par l'UGC, l'organisme d'État qui régule l'enseignement supérieur indien, comme "deemed-to-be-university", et désigné "Centre of Excellence in Yoga" par le ministère de l'AYUSH, chargé de promouvoir le yoga et l'ayurveda.

 

S-VYASA revendique plus de 1000 publications scientifiques — dont une étude fondatrice sur le yoga et l'asthme parue dans le British Medical Journal en 1985, financée en partie par l'ICMR — Indian Council of Medical Research. Elle possède aussi un hôpital résidentiel de 250 lits à Bengaluru — Arogyadhama — dirigé par des médecins. Et pourtant, la même université a "standardisé" des techniques comme le PET — Pranic Energisation Technique —, présentée dans sa propre communication comme une manipulation du Prana Shakti — force vitale pour "énergiser chaque organe et système du corps" : un sigle à la forme aussi clinique que les véritables protocoles qu'elle publie par ailleurs.

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Yoga (anti-)scientifique

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Isha Foundation illustre une posture inverse. Son fondateur, Sadhguru, véritable phénomène en Inde, a été critiqué, y compris par des institutions scientifiques indiennes. En 2014, lors d'une conférence à l'IIT — Indian Institute of Technology Madras —, il affirme pouvoir réarranger les molécules de l'eau par la seule concentration du regard, sans en changer la composition chimique, affirmant que "la communauté scientifique est d'accord" avec lui. Face aux critiques, Sadhguru ne recule pas : il revendique ouvertement une connaissance intuitive supérieure à la science. 

 

Art of Living est un cas différent, plus proche de Kaivalyadhama dans sa position : aucune rhétorique anti-science. Des études cliniques aux méthodes fragiles, sans groupe contrôle robuste, menées en lien avec l'organisation elle-même, démontreraient l'efficacité de la Sudarshan Kriya — une respiration rythmique, inventée par le fondateur d'Art of Living, Sri Sri Ravi Shankar en 1981, présentée pourtant comme un héritage ancestral. 

 

Quant à Iyengar, sa méthode s'est construite, selon les mots de son propre institut, par "research based experience" et "experience based research" — une approche fondée sur l'observation du corps, jamais une caution scientifique revendiquée comme telle. Huit ans de pratique préalable avant tout enseignement, une rigueur du geste — pas une science empruntée à la médecine ou à la physique. 

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Le site de Bihar School of Yoga présente lui-même son fondateur, Swami Satyananda, comme ayant "levé le voile du mysticisme" et fait du yoga "une science de développement personnel et spirituel". ("removed the veil of mysticism", "a science of personal and spiritual development"). Pas d'essais cliniques — juste de la rhétorique. 

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Kaivalya 

 

À force de vouloir scientifiser le yoga et spiritualiser la science, ce n'est pas seulement la pratique scientifique qui se trouve parasitée — à mon sens, la pratique spirituelle aussi. Les textes du hatha yoga — Śiva Saṃhitā, Haṭha Pradīpikā, Gheraṇḍa Saṃhitā — évoquent la destruction de toutes les maladies, sarva-roga-kṣaya en sanskrit, mais bien comme un effet de la purification, jamais comme sa finalité, celle-ci reste kaivalya, l'émancipation.

 

Le yoga n'a jamais prétendu se substituer à l'Ayurveda, système médical distinct qui lui préexistait déjà de plus d'un millénaire — mais qui n'était pas forcément disponible à tous et à toutes les époques : accès, lignée, contexte, une part de hasard aussi.

 

Si les textes du hatha yoga traitent du corps et de la maladie, c'est en chemin vers autre chose, jamais comme destination.

 

Quant à ma chlamydia, elle s’est bien refermée sous l’effet d’une chimie invisible. 

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