
Frédéric de Meyer
Le "care", c'est arty, totalitaire
Un date dans un bar tout à fait banal — canapés usés, lumière terne, miettes sur la table. Le genre d'endroit où on commande une bière par défaut. En face de moi, un garçon de mon âge — assistant à la HEAD, cheveux mi-longs et bouclés, des couleurs criardes sur lui, quelque chose de soigné dans le désordre. Il parle de son travail artistique avec une modestie désarmante : "Je n'ai rien inventé." Son sujet : les crop circles...
Le soir même, un message de lui : "Je réalise que j'ai pas vraiment pu être dans le care ce soir. J'étais en mode survie. C'est pas ta faute. J'aurais dû m'écouter."
Je relis. Je ne sais pas quoi répondre.
Ce message n'est pas une exception. C'est devenu la norme.
Le New Age — et avec lui tout un vocabulaire du développement personnel — ne se cantonne plus aux milieux alternatifs ou à la périphérie culturelle. Il circule dans des milieux créatifs, queers et féministes, souvent engagés politiquement. Ces croyances ont migré vers des milieux culturels et artistiques.
Ce qui est intéressant, c'est la coexistence — une personne peut avoir une pratique critique ou artistique, et simultanément suivre des formations sur le channeling ou participer au "Global Peace Activation". Ce n'est pas une contradiction aux yeux de cette personne — c'est même souvent cohérent avec une posture anti-institutionnelle, anti-médecine conventionnelle, anti-patriarcat (le "care" comme espace de décolonisation du corps et de la psyché).
Mon date de la veille en est un exemple. Assistant à la HEAD, post-doctorant, son travail artistique porte sur les crop circles — pas comme curiosité esthétique ou une étude sociologique, mais comme un fait réel. Il a suivi des formations en activation stellaire, intégré ces références dans son post-doc. Pour lui, ce n'est pas une critique — c'est une affirmation d'une dimension parallèle. En art, apparemment, tout est possible.
Alcool et traumas
Il pose son verre et dit : "Je me sens mal. J'aurais pas dû boire de l'alcool. Ça me fait remonter des traumas." Je ne sais pas quoi dire. Ce n'est pas que je ne veux pas — c'est que la phrase ne s'adresse pas vraiment à moi. Elle parle de lui, à lui-même, dans un registre où je ne suis pas convoqué. La conversation continue. Ou plutôt, elle reprend.
Après les crop circles, le "care" ne me surprend pas. Quand il devient un cadre qui passe avant la relation, il peut paradoxalement rendre l'échange plus difficile — parce que la relation passe par un filtre de vocabulaire ("les besoins", "les limites", "les énergies"), qui a l'apparence de l'attention à l'autre et qui surtout fonctionne comme une nécessité indiscutable. Ce n'est pas de la mauvaise foi — c'est un mode de fonctionnement qui s'est substitué à l'improvisation relationnelle ordinaire.
Le "care" comme système étanche contre l’autre
Quand on pratique le "care", l'autre n’est plus un interlocuteur, mais un témoin, un miroir de ce système. La relation peut devenir asymétrique. Si l’interlocuteur ne pratique pas le "care", ou du moins de cette façon, ça n’est pas forcément pris en compte, voire simplement ignoré. Ce n’est pas un fanatisme violent, mais une tyrannie douce. Un système d’auto-suffisance qui n'a besoin d'aucune friction extérieure pour fonctionner. La conséquence logique du système : l'autre n'est pas vraiment une altérité mais une occasion d'expression du "care". L’autre est dépouillé de sa part d'étrangeté. Ce qu’on ne connaît pas de l’autre est résolu car le "care" annule l’insondable, la réduit à rien.
Pendant le verre, j'évoque les icônes religieuses — quelque chose qui vient de mon éducation roumaine, une foi orthodoxe, des gestes précis, des objets. Il m'écoute, puis sourit. Pour lui, c'est la même chose que les images d'activation Starseed. Le capitaine Ashtar, un extraterrestre, est invoqué par l'image. "Tout ça, c'est spirituel, c'est prendre soin de soi."
Les saints, m'explique-t-il, ce sont en fait des guérisseurs qui vivent dans une dimension plus subtile, plus vibrante. Je ne rebondis pas. Je veux éviter d’avoir raison et de lui donner tort — même si la tradition orthodoxe dans laquelle j'ai grandi vient d'être absorbée par son système de croyance, sans qu'il ait eu besoin de me demander ce qu'elle représente. L'équivalence est offerte comme un cadeau. L'étrangeté de l'autre est résolue avant même d'avoir été appréhendée. Et puisque le "care" prime, pourquoi s'arrêter à l'étrangeté de l’autre ?
Le "care", du totalitarisme bienveillant
Le "care" est un système total : tout s'explique et tout se justifie par lui. Une forme de totalitarisme — à l'échelle d'un individu, pas d'un État. Un système bienveillant — la violence n'est pas dans l'intention, elle fait partie de la structure du "care" — l'autre ne semble plus convoqué comme autre. Ce qui distingue ce totalitarisme du fanatisme ordinaire, c'est précisément la bienveillance — il n'y a pas d'hostilité envers ce qui ne rentre pas dans le système — un autre point de vue n'existe tout simplement pas. C'est plus insaisissable que l'agression, et d'une certaine façon plus imperméable. Il n'y a pas l'évidence brutale du fanatique, mais l'évidence douce de celui qui a trouvé un cadre si confortable qu'il n'a plus besoin de le questionner. Les faits, l'autre, résident dans ce cadre qui les régule. Il les tient pour acquis.
Soudain, l’assistant de la HEAD veut partir. "J'ai besoin de marcher, d'évacuer les toxines, sinon je vais finir en HP." On traverse le quartier, le Pont du Mont-Blanc — un vent fort frappe les drapeaux arc-en-ciel, inclusifs, l'État ayant pris soin cette année de distinguer nos communautés — puis on remonte jusqu'au quartier des Grottes. Il a besoin de s'asseoir. On cherche un café, on finit par s'installer à l'intérieur. Il commande un thé vert. Quand il vérifie le contenu de la théière, il remarque qu'il y a de la théine. Il s'offusque : "Je ne dors pas si je bois ça ! "
Croire se confond avec remettre en question
Après avoir commandé un autre thé, cette fois-ci sans théine, il me raconte qu'il fait un "travail sur lui-même". "Apprendre à se connaître", "comprendre ses schémas", "guérir ses traumas". Ses outils : la CNV, l'IFS, l'activation Starseed et les Akashic Records. Des années d'exploration intérieure. Je l'écoute. Il parle avec sincérité. Il y croit.
Le "travail sur soi" semble une démarche critique, introspective, courageuse même. Mais en réalité, le cadre lui-même n'est jamais mis en question — on s'y intègre seulement plus profondément. Chaque difficulté relationnelle devient un "pattern qui se rejoue", chaque friction une "information sur soi", chaque désaccord une "dysrégulation de l'autre". Le système absorbe tout sans jamais être ébranlé.
Et le paradoxe est précisément celui-là : le "travail sur soi" utilise le vocabulaire de la remise en question — "intégrer ses blessures", "reconnaître ses patterns", "déconstruire ses croyances limitantes" — tout en la rendant structurellement impossible
On se quitte devant le café. Pas de baiser — un hug quand même. On se croisera à des soirées.
J'ai compris son registre. Le mien n'y avait pas vraiment sa place. Aucune question sur mes romans. Mais peut-être vaudrait-il mieux qu'il ne les lise pas.
Icône
Ce soir-là, en rentrant, j'ai regardé l’icône de la Vierge, suspendue au-dessus de ma bibliothèque. Je l’avais dénichée à Tbilissi, dans l’un des shops religieux près de la cathédrale orthodoxe. J’ai pensé à ce que l’assistant de la HEAD m'avait dit : les saints comme guérisseurs dans une dimension plus subtile. Je regarde alors l’icône de la Vierge, j’effectue un geste précis, appris, qui ne vient pas de moi. Je me signe, d’abord sur l’épaule droite contrairement aux catholiques. Je récite une prière en roumain que je répète plusieurs fois. Je ne demande pas d’intégrer mes blessures, ni de me reconnecter, ni même de me recentrer. J'entre dans un espace de croyance, pour ensuite en sortir. Ce n'est peut-être pas aussi spectaculaire qu'une élévation vibratoire. Mais au moins, je peux en sortir.