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Énergie, guéris-moi !

 

 

De la manif NOG7 à la MLC©

Il est deux heures du matin quand je traverse un rassemblement devant un espace alternatif. Une voix m'appelle. C'est Janis, une bière à la main. On parle de la manif NOG7 qui vient d'avoir lieu. Une voiture brûlée. La police en combinaison. Du gaz lacrymogène. Puis on vire sur la danse, à cause de moi, de Janis aussi — ses cours de contemporain — roulade sur le dos, puis sur une épaule, ses expressions : "chercher ses clés", "faire la crêpe", "avancer comme une panthère". Il faut l’admettre, Janis est une pédagogue formidable. 

 

Puis elle dévie sur la MLC© — Méthode de Libération des Cuirasses — dont elle est certifiée. "À l'aide d'un bâton, on explore, relâche des blessures émotionnelles stockées." Au même moment, on entend une sorte d'explosion. Tout le monde s’éloigne rapidement de l’espace alternatif. 

 

Je rentre à pied en repensant à mes séances de kinésiologie, quelques années plus tôt. Sylvie me tapotait sur les tempes en me faisant répéter : "Je suis disposé à réaliser mon souhait d'être flexible." Puis je me levais, cherchais mes mots, ceux de Sylvie : "ancrer", "centrer", "équilibrer".  À cette époque, je ne savais pas vraiment comment fonctionnait tout ça. Encore moins dans quel écosystème s'inscrivait la kinésiologie — sa frontière poreuse avec la science, mais surtout la croyance. 

"Aux énergies, j’y crois !"

Une hypothèse non prouvée est une croyance, même en science. C'est pourquoi les thérapies alternatives oscillent entre paramédical et pratique spirituelle. La notion d'énergie y est centrale, je dirais même absolue. Ne dit-on pas : "Aux énergies, j'y crois !" Car il s'agit bien d'une croyance qui s'est formée lorsque la science se cherchait encore. 

 

Retracer cette trame, c'est discerner les ambiguïtés autour des thérapies alternatives, souvent présentées comme des sciences, parfois accusées, et à tort, de charlatanisme — leurs fondateurs ne feignaient pas la science, ils la croyaient véritable.  Aujourd'hui, ces thérapies foisonnent et continuent de se réinventer. 

 

Fluide animal

Franz Anton Mesmer fait tenir à ses patients des tiges de métal plantées dans un baquet rempli d'eau et de limailles de fer. Des convulsions s'ensuivaient — certains guérissaient, ou du moins le croyaient. Pourtant, Mesmer est un homme des Lumières. Il croit avoir trouvé un fluide invisible qui circulerait entre les corps vivants, et dont le déséquilibre produirait la maladie. Il croyait faire de la science. Sa thèse de médecine, présentée à Vienne en 1766, s'intitule De l'influence des planètes sur le corps humain. Mesmer puise dans l'astrologie médicale et les cercles occultistes, tout en se réclamant de Newton. Un mélange qui nous semble incongru — pas à cette époque.

 

L'épisode décisif est sa rencontre avec le père Gassner, exorciste jésuite dont les guérisons spectaculaires dans les années 1770 — convulsions et cris devant des foules — faisaient sensation. Mesmer en propose une autre explication : ce que Gassner attribue aux démons, lui l'attribue au fluide animal. Même phénomène, autre récit. C'est cette rencontre qui lance sa carrière de magnétiseur — il "médicali­se" l'exorcisme, transfère le pouvoir du prêtre au scientifique, ou du moins à ce qui s'en réclame.

 

Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, la science moderne est en train de se constituer, mais ses frontières ne sont pas encore claires. La chimie se sépare lentement de l'alchimie. La psychiatrie n'existe pas encore, mais tâtonne entre asile, neurologie et pseudo-magie. Un écosystème flou où la croyance et la méthode scientifique ne se distinguent pas très bien.

 

En 1784, une commission royale tranche. Parmi ses membres : Benjamin Franklin, Antoine Lavoisier, Joseph-Ignace Guillotin. Leur conclusion : "L'imagination sans magnétisme produit des convulsions et le magnétisme sans l'imagination ne produit rien." Le fluide animal n'existe pas. Ce qui guérit, si quelque chose guérit, est ailleurs. Nous dirions aujourd'hui "l'effet placebo". Cette conclusion ne tue pourtant pas le mesmérisme. Au contraire, il perdure et se ramifie — et c'est peut-être là que tout commence, par l'absence de preuve. 

 

Du fluide animal à la neurologie

 

Un médecin écossais, James Braid, se penche sur les effets du magnétisme animal  en 1843, en les isolant de la notion de "fluide". Ce qui reste, il le nomme "hypnose", un état modifié de conscience, produit par la fixation de l'attention. C'est la première grande opération de "scientification" de ces effets : on les observe, on ajuste l'explication. 

 

Jean-Martin Charcot intègre l'hypnose à la neurologie dans les années 1880. Puis vient un jeune médecin viennois, Sigmund Freud, qui a fait le voyage à la Salpêtrière pour observer les expérimentations de Charcot. Freud abandonne rapidement l'hypnose, peu fiable selon lui — trop dépendante de la relation au médecin — mais il observe que les symptômes ont un sens. Des résidus psychiques traversent le corps. La psychanalyse de Freud est, entre autres choses, un mesmérisme désenchanté.

 

Du fluide animal au spiritisme

 

En parallèle à cette scientification de l'hypnose, Allan Kardec, auteur d’ouvrages de spiritisme, codifie en 1857 une doctrine selon laquelle les effets du magnétisme animal s'expliquent non par un fluide mais par l'action des esprits des morts. Le mesmérisme devient le spiritisme.

 

En France, le spiritisme kardéciste reste confidentiel. La médiumnité, elle, prospère — sous d'autres noms, d'autres visages. Au Brésil, le kardécisme est devenu un mouvement religieux majeur, dont le contact avec les traditions africaines et les pratiques indigènes a créé un écosystème plus large. L'Umbanda en est l'expression la plus connue, avec son axé — force vitale invisible —  que les exus — esprits gardiens — font circuler entre les corps.

 

Du fluide animal à la New Thought

 

Le mesmérisme se répand aux États-Unis, y fait éclore la New Thought. Phineas Quimby, guérisseur américain soigné par un disciple de Mesmer, développe l'idée que la maladie est d’origine mentale, et donc que la guérison passe par la pensée. De cette idée naîtront la Christian Science de Mary Baker Eddy, puis tout le mouvement de la New Thought, avec des revues et des bestsellers — In Tune with the Infinite (1897) de Ralph Waldo Trine, premier bestseller du genre, jusqu'à The Secret de Rhonda Byrne (2006) — le point d'arrivée contemporain, avec une atmosphère cinématographique qui relève de la science-fiction.

 

J'ai personnellement pratiqué — You Can Heal Your Life (1984) de Louise Hay, dressé des affirmations positives, que je répétais devant le miroir. J’écoutais aussi en boucle la voix de Louise Hay, sur YouTube, des affirmations positives pour m’autoguérir, sur un fond musical quasi-spirituel. Et je dois avouer qu'il y avait un effet de l'ordre de l'auto-suggestion. 

 

L'orgone de Reich

 

Élève de Freud, Wilhelm Reich va là où son professeur s'arrêtait : non plus interpréter le corps par la parole, mais le travailler directement, par les cuirasses caractérielles — terme que mon amie Janis utilise. Il s'agit de tensions musculaires qui stockent les traumas. Jusque-là, Reich reste plus ou moins dans le cadre médical, jusqu’à ce qu’il postule l'existence de l'orgone — bleue, mesurable, présente dans tout ce qui est vivant et dans l'atmosphère. Elle détermine donc aussi les conditions météorologiques. Reich construit alors un "cloudbuster" — littéralement "brise-nuages" — des tubes métalliques creux reliés à de l'eau, censés drainer l'orgone atmosphérique et provoquer la pluie. Il a la même utilité que le baquet de Mesmer : canaliser une force invisible.

 

En 1953, des fermiers du Maine, dont les récoltes souffrent de la sécheresse, sollicitent Reich. Il pointe ses tubes vers le ciel. Il pleut le lendemain. Reich y voit la confirmation de sa théorie. La FDA — agence fédérale chargée de protéger la santé publique — saisit et brûle ses livres en 1956. Reich meurt en prison l'année suivante, quelques jours avant une audience qui aurait pu le libérer.

Le destin de Reich est tragique, et son œuvre est inégale — certaines de ses observations cliniques sur le lien entre tension musculaire et état psychique ont été reprises et partiellement confirmées par les neurosciences du trauma ; d'autres, comme l'orgone, relèvent de la pensée magique la plus pure. 

 

Ce mélange — hypothèse juste, cadre théorique non prouvé — est précisément ce qui le rend si fécond pour les thérapies alternatives qui lui succèdent.

En 1985, Kate Bush lui consacre une chanson, Cloudbusting, avec Donald Sutherland dans le rôle de Reich — introduisant l'orgone à toute une génération sans qu'elle sache très bien de quoi il s'agit.

 

De l'énergétique au thérapeutique

 

Alexander Lowen, élève de Reich, fonde la bioénergie dans les années 50. Il garde les cuirasses caractérielles de Reich, mais abandonne l'orgone. À la place, il intègre la notion d'"énergie", que les cuirasses bloqueraient. 

 

La méthode met l’accent sur le corps, la respiration et des exercices cathartiques — se plier en arrière jusqu'au tremblement, frapper un matelas à coups de poing. Lowen lui-même, souffrant de dépression chronique, se soumet à des années de thérapie reichienne. Il pleure, tremble, crie, conclut que le corps est le langage de l'inconscient. Ses livres — The Language of the Body (1958) ou Bioenergetics (1975) — ont alimenté le langage du développement personnel des années 70-80 : "être dans son corps", "libérer ses émotions", "se connecter à ses sensations".

 

Fritz Perls a travaillé avec Reich — et avec Freud — mais il s'appuie sur un courant de psychologie allemande du début du XXe siècle : la Gestalt, désignant "forme", "configuration". Les psychologues de la Gestalt démontrent que la perception humaine ne fonctionne pas par addition d'éléments, mais par saisie de formes globales. Perls s'empare de cette idée et la transpose dans sa thérapie. Selon lui, un patient n'est pas une collection de symptômes à corriger, mais un être qu'il faut traiter dans sa globalité. Perls développe la Gestalt-thérapie — nom emprunté à cette psychologie, mais qui est le prolongement de Reich et de son idée que le corps stocke ce que la parole ne dit pas.

 

Le patient parle à une chaise vide représentant une personne absente — un parent, un compagnon, une partie de lui-même — puis change de chaise et répond à sa place. Perls lui-même est une figure sulfureuse — démonstrations thérapeutiques publiques, attitude parfois brutale avec les participants. Ses ateliers se tiennent à Esalen — centre expérimental californien qui devient dans les années 60 le creuset du mouvement du potentiel humain — où cohabitent psychologie, thérapies corporelles et nouvelles spiritualités.

 

Enfin, Marie-Lise Labonté, thérapeute québécoise des années 80, développe la MLC© — Méthode de Libération des Cuirasses — en se revendiquant ouvertement de Reich. La libération passe par le mouvement, le souffle, et ce "bâton" dont Janis me parlait à deux heures du matin — et qui n'est pas sans rappeler les tiges de métal de Mesmer, deux siècles plus tôt.

Mais où est l'énergie ?

 

Les thérapies qui suivent éclipsent "l'énergie" pour prendre la forme de psychothérapies. Le T.R.E.® — Tension & Trauma Releasing Exercises — est une réplique de la bioénergie de Reich. Le Somatic Experiencing insiste davantage sur les sensations corporelles pour nommer un trauma. La PNL — Programmation Neuro-Linguistique — élabore un syncrétisme à partir de la Gestalt-thérapie, de l'hypnose d'Erickson et de la thérapeute familiale Virginia Satir. Trois sources reconnues pour une synthèse qui, elle, ne l'est pas. Enfin, la craniosacrée situe les blocages dans la membrane fibreuse du cerveau, et les évacue par des micromanipulations.

Autant dire que Franklin et Lavoisier auraient reconnu toutes ces formules-là. 

 

Méditation active

 

Bhagwan Shree Rajneesh — rebaptisé Osho — ajoute sa marque à cet écosystème. Dans les années 70, son ashram à Pune devient un lieu de pèlerinage pour les adeptes de la contre-culture occidentale. Mais Osho n'est pas un guru traditionnel. Il lit Freud, Reich, même Nietzsche. Il s'entoure de thérapeutes reichiens, réinvente le tantra — la sexualité libère l'énergie. Il mélange la danse soufie avec le zen japonais — crée la méditation active.

 

J'ai aussi participé à des méditations actives. Une salle plongée dans la pénombre. Dix minutes de respiration chaotique. Dix minutes de convulsions et de cris (ça s’appelle la catharsis…). Dix minutes de saut en répétant "Hoo ! Hoo !" Quinze minutes d'immobilité totale. Encore quinze minutes de danse libre, c'est-à-dire se secouer sans voir les autres. En une heure, on traverse un peu Reich, une sorte de chamanisme et une pseudo-transe soufie — plus libre que libératrice. Pour moi, c’était du théâtre. Pour une autre participante, moins… Andrea se rendait chaque semaine chez Kumar, adepte d'Osho. Elle suivait aussi des séances privées. Jasmine, une amie à elle, ne la reconnaissait pas. Il faut dire, moi non plus. Figée sur sa chaise en bois, Andrea n’arrivait plus à se lever. On a appelé un médecin, puis le Consulat à Bengaluru. Elle a finalement pu prendre un vol pour Zurich. J’ai appris par la suite qu’elle est restée en hôpital psychiatrique durant trois mois. 

 

Ce qui distingue Osho de ses contemporains, c'est qu'il théorise lui-même ce syncrétisme — il assume tout recomposer, sans prétendre transmettre une tradition ancienne.

 

La série Netflix Wild Wild Country (2018) a popularisé l'histoire de son deuxième ashram en Oregon — 64 000 hectares, 7 000 disciples, 93 Rolls-Royce pour le guru. Sa secrétaire Ma Anand Sheela, iconique, organise la première attaque bioterroriste de l'histoire américaine — contamination de buffets de restaurants à la salmonelle, 751 cas. Osho est expulsé des États-Unis en 1985, après avoir passé un accord avec les autorités. Il meurt à Pune en 1990. 

 

Aujourd'hui, la marque Osho, déposée, continue de prospérer. Le centre international à Pune accueille des milliers de visiteurs par an. Les méditations actives sont enseignées dans des centres certifiés dans le monde entier, parmi lesquels celui que j'ai visité au sud de l'Inde. 

 

D’autres gurus ont élaboré des méthodes similaires, comme la Sudarshan Kriya, elle aussi rythmique, en plusieurs phases. Sri Sri Ravi Shankar l’aurait découverte pendant une retraite de dix jours sur les bords de la rivière Bhadra en 1982. Son ashram, Art of Living Foundation, est aussi une marque déposée. Sri Sri (surnom assez chou) est une véritable star en Inde, régulièrement sollicité par les télévisions nationales et des chefs d’État. 

 

Je repense à Swamiji (tous s’appellent Swamiji…), un maître de yoga indien, presque aveugle, habillé en orange. Une salle très simple à Manali. Quelques centaines de roupies le mois (autant dire, rien du tout…). Je lui avais parlé de mon séjour à l’Art of Living de Bengaluru, la pagode circulaire en marbre, la boutique avec les produits dérivés. Swamiji m’avait répondu très simplement : "It’s all fake."

 

Le prāna, c'est l'énergie !

 

Les textes médiévaux du yoga décrivent le prāna littéralement "souffle", régissant l'inhalation et la région du cœur, tandis qu'apāna gouverne l'élimination, samāna la digestion, udāna la parole et la pensée, vyāna la circulation dans les membres. Une anatomie du corps. 

 

Ces notions sont anciennes et complexes. Elles traversent le shivaïsme du Cachemire, le bouddhisme vajrayāna ou encore le Bön, tradition pré-bouddhiste tibétaine. L'usage de ces termes n'est d'ailleurs pas toujours cohérent d'une tradition à l'autre. Ce qui ressemble à une "énergie universelle de guérison" dans le discours contemporain est le résultat d'une extraction et d'une simplification — opérée précisément par Helena Blavatsky et Swami Vivekananda — qui a effacé la complexité pour n'en retenir qu'une seule notion. 

 

Helena Blavatsky, occultiste du XIXe siècle et fondatrice de la Théosophie, choisit des concepts sanskrits — prāna, dharma, karma, les traduit dans un vocabulaire philosophico-spirituel — énergie universelle, loi de la causalité éthique, ordre juste — et les présente comme la "science des anciens" que la science moderne n'a pas encore redécouverte. Blavatsky connaissait le mesmérisme, qu'elle citait comme une confirmation partielle de ses propres théories. Dans son système, le fluide animal et le prāna désignent la même chose — une force vitale, connue des seuls initiés.

 

Swami Vivekananda, maître spirituel indien, est invité au Parlement mondial des religions de Chicago en 1893. Il devient le représentant de l'hindouisme, et donc, de tout ce que les spiritualistes de l'époque y projettent. Vivekananda accepte de jouer le jeu. Il transforme son discours pour les théosophes et les pratiquants de la New Thought. Son ouvrage Raja Yoga (1896) traduit le prāna par force vitale — et il va même beaucoup plus loin en la comparant à de l'électricité et à tous les phénomènes physiques, mais aussi à une puissance mentale, qui ne peut être contrôlée que par le mental. De la New Thought en somme. 

 

Plutôt le ki ?

 

Le ki est d'abord un terme du quotidien japonais — présent dans des centaines d'expressions courantes, de genki ("bonne santé") à tenki ("temps qu'il fait"). Il désigne quelque chose d'insaisissable : un état, une atmosphère, une disposition. Ce n'est pas, dans son usage ordinaire, une notion ésotérique.

 

C'est Mikao Usui qui fait du ki le principe d'une méthode de guérison, au début du XXe siècle — dans un contexte d'ouverture du Japon où le mikkyō — bouddhisme ésotérique — et les idées théosophiques occidentales se croisent. Un syncrétisme moins documenté que le néo-hindouisme. 

 

Quand le Reiki se répand en Occident dans les années 70 et 80, le ki doit trouver son équivalent dans un écosystème où prāna, ki et qi commencent à circuler comme synonymes — autant de noms pour une même promesse : une énergie qui guérit. C'est ainsi que le ki se glisse dans la poche — dépossédé de sa banalité japonaise. 

Alors le qi 

 

Ce qu'on appelle aujourd'hui "médecine traditionnelle chinoise" est en grande partie une construction des années 50. Sous Mao, le gouvernement unifie des pratiques disparates — acupuncture, phytothérapie, qi gong — en les débarrassant de leurs dimensions religieuses et superstitieuses, pour en faire un système cohérent et codifié. Cette médecine est ensuite exportée vers l'Occident à partir des années 70, présentée comme un savoir millénaire intact. Le qi subit donc le même sort que le prāna, dépouillé de deux millénaires de philosophie taoïste, de pratique médicale et de cosmologie. Comme le ki, il désigne une réalité concrète difficile à traduire, une atmosphère visible. L'idéogramme 氣 représente de la vapeur s'élevant d'un bol de riz.

 

À l'origine, le tai-chi est un art martial. Sous Mao, craignant que des arts de combat maîtrisés par la population ne nourrissent une force de renversement, le régime le standardise et l'ampute de ses applications de combat. Il arrive en Occident dépouillé de ses armes et de ses prises. Il devient une simple pratique de circulation de l'énergie.

Bricolage thérapeutique

 

Aujourd'hui, les thérapies deviennent des bricolages qui se ressemblent : le tapping ou EFT — Emotional Freedom Techniques, l'Access Consciousness, la biorésonance, etc. combinent points énergétiques et développement personnel, empruntent un vocabulaire à la physique quantique et aux neurosciences. Certaines prétendent provenir d'ailleurs comme le ho'oponopono — prétendue 'tradition hawaïenne', en réalité une reconstitution des années 2000 — ou comme le chamanisme. 

La kinésiologie est une illustration parfaite. Son nom usurpe celui de la kinésiologie académique, science du mouvement biomécanique, physiologique et anatomique — mais n'a rien à voir avec elle. 

 

Ce que pratiquait ma kinésiologue, Sylvie, quand elle tapotait sur mes tempes, combine méridiens chinois, affirmations positives de la New Thought, et test musculaire emprunté à la chiropraxie. Sylvie appuyait sur mon bras tendu à la verticale, qui, apparemment, se maintenait en l'air pour "oui" ou lâchait pour "non". À l'époque, ça me fascinait. Des études en double aveugle ont montré que les résultats ne dépassent pas le hasard — les praticiens ne s'accordent pas sur les mêmes réponses pour le même patient.

C'est Mesmer, la New Thought et la médecine chinoise dans le même cabinet — un bricolage qui résume à lui seul toute la généalogie de cet essai.

Croire, qu'est-ce que ça change ?

 

Les thérapies alternatives font partie d'un plus grand écosystème, que le sociologue Thomas Luckmann décrit dans son ouvrage The Invisible Religion (1967). Chacun y sélectionne ses croyances — astrologie, féminin sacré, synchronicité, pour élaborer sa cosmologie propre — signes du zodiaque, prāna, cuirasses caractérielles. 


Le but des thérapies alternatives n'est pas de diagnostiquer, mais de donner du sens à ce que la médecine soigne — une douleur chronique, une dépression, un cancer. Ce sens-là demeure une croyance. Et ce n'est pas un problème en soi — c'en est un seulement lorsque la croyance usurpe la preuve, et surtout, lorsqu'elle se substitue à la prise en charge d'une maladie grave. 

Ce soir-là, Janis me parle des politiciens qui "se gavent comme des oies à Évian". Plus tard, un arbre brûle dans un parc — les supporters de la Coupe du Monde, pas les manifestants. Le lendemain, les médias n'en parlent pas. 

 

Quelque chose ne circule pas. Quelque chose, quelque part, se bloque.

 

Mais est-ce vraiment l'énergie qu'il faudrait interroger ?

 

Frédéric de Meyer, juin 2026

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