
Frédéric de Meyer
Énergie, guéris-moi !
De la manif NOG7 à la MLC©
Il est deux heures du matin quand je traverse un rassemblement devant un espace alternatif. Une voix m'appelle. C'est Janis, une bière à la main. On parle de la manif NOG7 qui vient d'avoir lieu. Une voiture brûlée. La police en combinaison. Du gaz lacrymogène. Puis on vire sur la danse, à cause de moi, de Janis aussi — ses cours de contemporain — roulade sur le dos, puis sur une épaule, ses expressions : "chercher ses clés", "faire la crêpe", "avancer comme une panthère". Il faut l’admettre, Janis est une pédagogue formidable.
Puis elle dévie sur la MLC© — Méthode de Libération des Cuirasses — dont elle est certifiée. "À l'aide d'un bâton, on explore, relâche des blessures émotionnelles stockées." Au même moment, on entend une sorte d'explosion. Tout le monde s’éloigne rapidement de l’espace alternatif.
Je rentre à pied en repensant à mes séances de kinésiologie, quelques années plus tôt. Sylvie me tapotait sur les tempes en me faisant répéter : "Je suis disposé à réaliser mon souhait d'être flexible." Puis je me levais, cherchais mes mots, ceux de Sylvie : "ancrer", "centrer", "équilibrer". À cette époque, je ne savais pas vraiment comment fonctionnait tout ça. Encore moins dans quel écosystème s'inscrivait la kinésiologie — sa frontière poreuse avec la spiritualité.
"Aux énergies, j’y crois !"
Une hypothèse non prouvée est une croyance, même en science. C'est pourquoi les thérapies alternatives oscillent entre paramédical et pratique spirituelle. La notion d'énergie y est centrale. Ne dit-on pas : "Aux énergies, j'y crois !" Car il s'agit bien d'une croyance qui s'est formée lorsque la science se cherchait encore — les fondateurs de ces thérapies ne feignaient pas la science, ils y croyaient.
Fluide
Franz Anton Mesmer croit avoir trouvé un "fluide" qui circulerait entre les corps vivants, et dont le déséquilibre produirait la maladie. Sa rencontre avec un prêtre exorciste, le père Gassner, est déterminante. Ce que Gassner attribue aux démons, lui l'attribue au "fluide". Même phénomène. Autre récit.
En 1784, une commission royale tranche sur le "fluide" : "L'imagination sans magnétisme produit des convulsions et le magnétisme sans l'imagination ne produit rien." Nous dirions aujourd'hui "l'effet placebo".
La croyance en ce "fluide" perdure et se déplace — malgré l'absence de preuve. En 1843, James Braid, se penche sur les effets du "fluide", qu'il le nomme "hypnose". Puis Jean-Martin Charcot intègre l'hypnose à la neurologie dans les années 1880. Sigmund Freud, qui a observé Charcot, abandonne l'hypnose mais retient l'idée que le corps parle — que des résidus psychiques s'y logent.
Orgone
Wilhelm Reich, élève de Freud, va plus loin. Il travaille directement sur corps, plus précisément sur les "cuirasses caractérielles" — tensions musculaires qui stockent les traumas — c'est le terme que Janis utilise ce soir-là.
Reich postule l'existence de "l'orgone" — bleue, mesurable, présente dans tout ce qui est vivant. Il construit un "cloudbuster" pour la drainer et provoquer la pluie. La FDA — agence fédérale chargée de protéger la santé publique — saisit et brûle ses livres en 1956. Reich meurt en prison l'année suivante.
En 1985, Kate Bush lui consacre une chanson, Cloudbusting, introduisant "l'orgone" à toute une génération sans qu'elle sache très bien de quoi il s'agit.
Alexander Lowen, élève de Reich, fonde la bioénergie dans les années cinquante. Il traite les "cuirasses caractérielles" sans "l'orgone". À la place, il parle de "l'énergie", que les "cuirasses" bloqueraient. Il créé des exercices cathartiques — se plier en arrière jusqu'au tremblement, frapper un matelas à coups de poing. Ses livres — The Language of the Body et Bioenergetics — nourrissent le langage du développement personnel : "être dans son corps", "libérer ses émotions", "se connecter à ses sensations".
Enfin, Marie-Lise Labonté, thérapeute des années quatre-vingt, développe la MLC© — Méthode de Libération des Cuirasses — en se revendiquant ouvertement de Reich. La libération passe par le mouvement, le souffle, et l'utilisation du "bâton" dont Janis me parlait à deux heures du matin.
Mais où est "l'énergie" ?
Les thérapies qui suivent éclipsent "l'énergie" pour se focaliser sur les blocages comme le T.R.E.® — Tension & Trauma Releasing Exercises, la craniosacrée ou la PNL — Programmation Neuro-Linguistique.
La théorie polyvagale de Stephen Porges rebaptise le nerf vague en nouvelle clé de voûte de la guérison. "L'énergie" change de nom.
Aujourd'hui, c'est le système nerveux lui-même qu'on prétend "déprogrammer" — par le Brainspotting, le Havening ou le neurofeedback. Une métaphore informatique pour une réalité biologique. Le cerveau change, les connexions neuronales se renforcent ou s'affaiblissent en réponse à l'expérience. Mais le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur. Les traumas ne sont pas des fichiers qu'on supprime. Et le système nerveux — aussi absolu que "l'énergie".
8th Cross, 3rd Stage, Gokulam
Quand j'habitais en Inde, je voulais expérimenter le prāna — "souffle" en sanskrit, qu'on traduit par "énergie".
J'ai participé à des "méditations actives". Au bout de la 8th Cross, 3rd Stage, Gokulam, une maison tout à fait banale. La pièce à vivre était plongée dans la pénombre. Dix minutes de respiration chaotique. Dix minutes de convulsions et de cris (ça s’appelle la catharsis…). Dix minutes de saut en répétant "Hoo ! Hoo !" Quinze minutes d'immobilité totale. Encore quinze minutes de danse libre, c'est-à-dire se secouer sans voir les autres. En une heure, on pratique un peu de bioénergie de Lowen, une sorte de chamanisme et une pseudo-transe soufie. Pour moi, c’était juste du théâtre. Pour une autre participante, pas vraiment. Andrea se rendait plusieurs fois par semaine chez Kumar, adepte d'Osho, guru tantrique. Vera, une amie à elle, ne la reconnaissait plus. Il faut dire, moi non plus. Figée sur sa chaise en bois, Andrea n’arrivait plus à se lever. On a appelé un médecin, puis le Consulat à Bengaluru. Elle a finalement pu prendre un vol pour Zurich. J’ai appris par la suite qu'à peine rentrée, elle est restée en hôpital psychiatrique durant trois mois.
Je repense à Swamiji (tous s’appellent Swamiji…), un maître de yoga indien, presque aveugle, habillé en orange. Un bâtiment rudimentaire à Manali, dans l'Himalaya. Quelques centaines de roupies le mois (autant dire, rien du tout…). Je lui avais parlé de mon séjour à l’Art of Living de Bengaluru (j'ai fait ça aussi...), la pagode circulaire en marbre, la boutique avec des produits dérivés. Swamiji m’avait répondu très simplement : "It’s all fake."
Tulipiers
Au cabinet des Tulipiers, Sylvie me regardait fixement. Derrière elle, une image encadrée — des cailloux empilés, un équilibre impalpable. Sylvie appuyait sur mon bras tendu à la verticale, qui, apparemment, se maintenait en l'air pour "oui" ou lâchait pour "non". À l'époque, ça me fascinait. Des études en double aveugle ont montré que les résultats ne dépassent pas le hasard — les praticiens ne s'accordent pas sur les mêmes réponses pour le même patient.
De la NOG7 à la Coupe du Monde
Ce soir-là, Janis me parle des politiciens qui "se gavent à Évian". Plus tard, un arbre brûle dans un parc — les supporters de la Coupe du Monde, pas les manifestants. Le lendemain, les médias n'en parlent pas.
Quelque chose ne circule pas dans l'air.
Mais est-ce vraiment l'énergie qu'il faudrait interroger ?