
Frédéric de Meyer
500H YOGA ALLIANCE
Combien de CV écrit-on dans sa vie ? Des centaines, peut-être des milliers. Pour ma part, j'en ai trois : un CV auteur, taillé pour une bourse ou une résidence ; un CV admin — PV, facturation, coordination ; et un CV prof de yoga, le dernier en date envoyé à Sol Studio, plutôt bien fourni, entre les gurus et les TTC — Teacher Training Course — accrédités par Yoga Alliance, association basée aux USA qui fonctionne comme un membership. Le calcul est simple : une formation d'un mois totalise entre 200 et 300 h. Avec 500 h (soit deux mois de formation), on peut créer sa propre formation — il suffit d'envoyer un programme, un planning et les qualifications des formateurs (sous forme de case dans un formulaire), puis de payer une cotisation d'inscription et un renouvellement annuel pour rester répertorié. Yoga Alliance ne délivre aucune autorisation légale d'enseigner : c'est un registre, pas une licence. Tout ça devient très intéressant, surtout quand on sait que ce système sévit depuis la fin des années 1990, moment où l'industrie de la certification elle-même prend forme aux USA. Selon son rapport annuel 2023, Yoga Alliance a déclaré environ 16,8 millions de dollars de revenus totaux, dont 10,4 millions alloués aux programmes de formation et services aux membres, avec des actifs nets de 24,1 millions de dollars.
Les TTC sont devenues une véritable industrie, avec un appareil promotionnel verrouillé sur tous les canaux — Instagram, Google, YouTube — et des intitulés comme Reconnect with your truest self, Transform your life ou Step into your purpose — plus proches du marketing spirituel que des études anatomiques ou pédagogiques.
Il y a une bascule dans le secteur du yoga — pas nouvelle en soi, mais devenue plus visible depuis que le yoga, mainstream dès la fin des années 1990, s'est mué dans les années 2010-2020 en écosystème financiarisé : studios-marques et TTC disponibles partout. Ce n'est pas simplement que le marché s'est démocratisé, c'est que la position même de prof est devenue un bien de consommation. L'élève payait pour consommer un cours. Une partie des élèves paie désormais, via le TTC, pour consommer la position de prof elle-même — comme un accessoire identitaire, une récréation, un statut Instagram — indépendamment de la question de savoir si cette position doit être économiquement viable ou pédagogiquement fondée.
Et du côté propriétaire de studio, il y a une autre bascule : ce n'est plus la position de prof qui est un objet de consommation, mais l'investissement — arcade, reformer, café, cuisine vegan — qui finance la croissance d'une marque — une nouvelle adresse l'année suivante, un studio qui semble s'agrandir. Le prof, dans ce système, n'est plus payé pour une compétence construite dans la durée, mais pour une identité prémâchée — prof d'ashtanga, prof de pilates, ancien danseur devenu prof de barre — prête à être affichée sur un planning. Le prof fait tourner une machine dont la logique lui échappe en répondant à une image de marque plutôt qu'à une transmission. Généralement, ce genre de studio dépend largement d'un capital personnel ou familial et non d'un investissement qui devrait être rentabilisé.
En toile de fond, la loi de l'attraction. Quand on a de l'argent, on attire à soi ce qu'on veut. Le business du yoga reproduit exactement les inégalités de capital qu'il prétend transcender par la pensée magique.
Quant à mon énième CV yoga teacher, j’avoue ne plus rien attendre. Il serait peut-être temps d’accepter que je suis OUT OF THE MACHINE. Après tout, c’est peut-être mieux. J'ai envie de terminer cet essai par "Qu'il en soit ainsi", voire "Amen", mais je crois que la clôture la plus délicieuse serait plutôt celle-ci :
Namaste à tous !